L'automne camerounais
Après le printemps arabe, voici l’automne
camerounais. Président depuis 1982, Paul
Biya, 78 ans, vient d’être réélu pour 7 ans
pour son sixième mandat à la tête du Cameroun avec
78 % des voix contre 11 % pour son adversaire
historique, l’anglophone John Fru Ndi du Social
Democratic Front (SDF). Celui-ci avait obtenu 36 %
des voix aux présidentielles de 1992. Paul Biya,
unique successeur d’Ahidjo (le père de
l’indépendance), installé par la France, est bien parti
pour le concours de longévité des autocrates africains
après la mort de Khadafi. Si les Etats-Unis ont
dénoncé des irrégularités à tous les niveaux, la France
s’est satisfaite de ce scrutin. Dans le régime Biya, tous
les pouvoirs se concentrent au sommet, si bien que la
vie politique locale est étouffée même si de nombreux
partis croupions et souvent liés au régime donnent
parfois de la voix. Ce sont en fait les associations et
journaux d’opposition qui sont les véritables porteurs
d’un débat citoyen dont le Messager fondé par Pius
Njawe. La personnalité du président (peu porté à
l’exercice charismatique du pouvoir ou à la
gouvernance au quotidien) a laissé perplexe la plupart
des observateurs. Son absentéisme du pays ne l’a
pourtant pas empêché de se maintenir au pouvoir,
mettant en prison ses proches et en instrumentalisant
la lutte contre la corruption (opération épervier), le
pays ayant battu des records en ce domaine selon
Transparency International.
Pays bien plus divisé que la Côte d’Ivoire entre son
Nord musulman et son Sud chrétien, ses parties
anglophone et francophone, entre Centre-sud et grand
Ouest, le Cameroun aurait pu connaître un destin
semblable quand Ahidjo quitta le pouvoir pour raison
de santé en 1982. On peut se demander à quoi tient
cette stabilité d’autant que le régime Biya a failli être
emporté par deux fois, quand la garde présidentielle
nordiste tenta un coup de force en 1984 et lors des
« années de braise » (1990-92) qui virent Douala et le
grand Ouest contester vigoureusement le régime
(villes mortes). Celui-ci sut utiliser les rivalités intrarégionales
du grand nord (Kirdi contre anciens
conquérants précoloniaux foulbé), diviser ses
adversaires « anglo-bami » et acheter ou intégrer
toutes les élites marchandes, traditionnelles et
intellectuelles qui pouvaient avoir des velléités de le
contester. L’accès ethno-régionaliste au gâteau
national a longtemps désamorcé bien des aigreurs sous
Ahidjo, tant il est vrai que le contrôle politique et
policier fut sans faille. Le Cameroun avait connu une
longue guerre civile lors de l’indépendance (1955-
1971) qui toucha le pays bassa entre Yaoundé et
Douala et les 200 chefferies de l’Ouest bamiléké : la
mémoire de cette décolonisation par le fer et le sang
est d’autant plus grande que cette histoire n’est pas
étudiée et diffusée. L’Union des Populations
Camerounaises, parti nationaliste, en fut le fer de
lance. Avec la réunification du Cameroun, anglophone
et francophone, un Etat fédéral fonctionna de 1961 à
1972 laissant aux anglophones une certaine liberté
politique et éducative. La découverte de gisements
pétroliers à la frontière du Nigeria méridional a eu
pour effet de précipiter l’unification en 1972, de
provoquer un conflit frontalier résolu par la cour
internationale de justice de La Haye et de faire surgir
une revendication indépendantiste anglophone animée
par le Southern Cameroons National Council (SCNC)
en 1999.
Grand comme la France, le Cameroun (20 millions
d’habitants) dispose d’un potentiel agricole et
industriel important et varié et d’élites bien formées, tout cela restant à valoriser véritablement. On en est
loin malgré une coopération importante avec la
Chine qui crée des infrastructures, si bien que les
Camerounais alphabétisés à plus de 70 % se
réfugient dans la débrouillardise et fréquentent
églises et sectes. La dette souveraine ne dépasse pas
10 % du PIB alors qu’elle flirtait avec les 50 % en
2002 et les recettes pétrolières ne représentaient que
moins de 5 % du PIB. Si le régime a réussi à
stabiliser les finances publiques après une très
longue période d’ajustement structurel qui a diminué
d’un tiers le niveau de vie des Camerounais, la
situation économique stagne encore dans les années
2005-10 avec un taux de croissance de moins de 3 %
par an et le chômage des jeunes, notamment
diplômés, devient une question brûlante. Grèves,
manifestations contre la cherté de la vie, épidémie
de choléra et recrudescence du banditisme indiquent
un malaise de plus en plus grand. La question d’un
changement de cap à la direction du pays se trouve
posée sans que l’on voit quelle équipe pourrait
relever le défi, l’opposition étant discréditée et les
purges politiques de proches s’étant succédées ces
dernières années. La situation n’est pas sans
ressembler à la Tvunisie de Ben Ali ou à l’Egypte de
Moubarak.■
Georges Courade