●●● discrètement, simplement, comme celui qui
rentre chez lui, sa tâche accomplie. Nous étions
nombreux à Saint-Médard le 9 janvier pour lui
dire adieu, confrères de l’Académie des sciences
d’outre-mer, amis de l’association des
« Colos », de la Rhala, d’AROM, des Amis de
la Mauritanie, de la CADE. Tous nous étions
conscients que nous perdions un ami et que disparaissait
un homme de devoir et un vrai ami de
l’Afrique. Car « servir » son pays et l’Afrique
fut le fil conducteur de sa vie.
Ce jeune Parisien qui sortit breveté de l’École
nationale de la France d’outre-mer en 1943,
marqué par la personnalité de son directeur Robert
Delavignette, a d’abord servi dans l’armée
de la Libération, ce qui lui a valu de recevoir la
croix de guerre 39-45. Puis, pendant douze ans,
de 1946 à 1958, à Goundam, Kidal, Tombouctou,
Gourma-Rahous, à nouveau Kidal, il a
connu l’envoûtement de la boucle du Niger, celui
du Soudan encore féodal. Il a vécu intensément
sa vie d’administrateur, efficace, respectueux
de ses administrés dont il s’est attaché à
apprendre la langue, à connaître la culture et
l’environnement. Avant de rentrer en France
pour une nouvelle carrière, exigée par la décolonisation
de l’Afrique noire, sur laquelle en 1995
il écrira, pour Hatier, un petit précis, il eut la
chance d’être nommé adjoint au sous-préfet de
Tamanrasset, dans l’éphémère département des
Oasis. Il ne pouvait souhaiter plus bel adieu à sa
vocation initiale.
Pendant 27 ans, de 1962 à 1989, il a été le loyal
représentant des gouvernements de la République,
ceux du général de Gaulle, de Georges
Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing et de
François Mitterrand. Comme sous-préfet dans la
Manche et en Seine-et-Marne, comme préfet du
Territoire de Belfort, des Hautes-Pyrénées, de
l’Essonne, puis comme préfet des régions Picardie,
Aquitaine, Nord - Pas-de-Calais et Provence
- Côte-d’Azur, il a participé aux grandes mutations
économiques, sociales et politiques de notre
pays. Cette belle carrière lui valut les cravates
de commandeur des ordres nationaux du
Mérite et de la Légion d’honneur.
Il vécut sa retraite administrative comme une
réconciliation de ses deux carrières d’administrateur
et de membre du corps préfectoral. D’abord
en acceptant des missions pour le ministère
de la Coopération, pour l’Institut international
d’administration publique, pour la recherche
scientifique pour le développement, pour les
programmes d’aide au développement de la région
Île-de-France. Il put ainsi nouer et renouer
des liens de coopération avec les pays africains,
auxquels il était resté fidèlement attaché et auxquels
il était heureux de pouvoir se consacrer à
nouveau. Il leur était très reconnaissant des
cours que lui demandèrent leurs écoles nationales
d’administration. Il resta très proche de ses
anciens administrés touaregs de Kidal - il nous
disait que tous les matins, via Internet, il prenait
connaissance de leur presse -. Il les aidait de
toutes ses relations, de toute son expérience. Il
fut leur avocat auprès des autorités maliennes et
il fut appelé à plusieurs reprises comme médiateur
et acteur de paix.
Sa retraite administrative fut aussi pour lui le
temps de l’écriture au service de la mémoire et
de l’Histoire. Il consigna tout ce qu’il avait pu
recueillir comme informations sur la faune, la
flore, les populations des cercles et subdivisions
du Haut–Niger et du Sahara où il avait servi,
estimant qu’elles constituaient
un patrimoine qui
devait être sauvegardé. Il
avait la hantise que l’histoire
fasse oublier que lui et
ses « camarades » de l’Ecole
Nationale de la France
d’Outre-Mer, avaient exercé
leur métier pour servir leur
pays, comme un sacerdoce
au service des plus pauvres
et comme une exceptionnelle
rencontre humaine.
Aussi entreprit-il de livrer aux historiens ses
souvenirs d’administrateur et de commandant de
cercle; ce qu’il fit dans « Administrateur de la
France d’outre-mer », aux Éditions Jeanne Laffitte
à Marseille en 1989, dans « Nomades et
Commandants », en collaboration
avec des amis sahéliens et sahariens,
chez Karthala en 1993, dans
un roman « L’homme d’Amekessou
» chez Ibis-Presse en 1998. Enfin, il entreprit, avec un petit
groupe de « camarades » qu’il dirigea,
de recueillir les témoignages
des administrateurs et des magistrats
d’outre-mer. Il eut la grande
joie de voir sortir chez Karthala,
en 2003 « La France d’outre-mer
(1930-1960) », un ouvrage de 878
pages qui fut reçu par les historiens
universitaires comme un ouvrage de référence.
Jean Clauzel avait rempli, avec un sentiment
aigu de l’urgence, son dernier devoir.
C’est ce sens du service et cette fidélité à l’Afrique
qui firent de lui un des membres fondateurs
de la CADE et un de ses membres les plus actifs.
Il croyait profondément à l’avenir de l’Afrique,
il avait foi en ses hommes et en ses femmes.
Et il espérait de toutes ses forces qu’après
la décolonisation, la liquidation de la
Françafrique et l’apparition de la
mondialisation, nos concitoyens resteraient
assez lucides et généreux
pour croire en une nouvelle coopération,
pour bâtir un vrai partenariat
avec nos anciens « administrés »
africains.
La CADE perd un ami et un de ses
piliers. Il nous laisse un exemple et
une mission à poursuivre.■
Michel Levallois