Introduction par Jean-Loïc Baudet
(Président de la Cade)
La Cade clôture, avec ce
forum, son cycle sur
« La libération de la
capacité d’entreprendre en
Afrique » entamé en 2009.
Avec les deux tables rondes
qui vont suivre, elle compte
apporter une pierre de plus à la
présentation du sujet et marquer
un temps fort de l’activité
nouvelle de la Cade dans le
domaine de l’économie. Avant
d’évoquer l’avenir, J.-L. Baudet
revient sur ce qui a fait le
succès de ce cycle : le choix du
thème qui a permis de drainer un nouveau public et l’engagement
de Roland Portella, inspirateur et animateur de ce
cycle de six rencontres débats. Qu’il en soit remercié.
Concernant les thèmes abordés dans ce cycle, en Afrique,
on a longtemps laissé à l’Etat le soin d’administrer les pays
nouvellement indépendants dans des conditions censées
favoriser l’activité économique. Aux Etats africains était
dévolue la responsabilité d’assurer les services publics,
d’investir et de créer un climat de stabilité favorable à l’entreprise
; aux Etats du Nord, celle d’aider les Etats africains
à se construire et à mener des actions de développement.
Cette donne reposait sur un schéma de dépendance économique
où l’exportation de matières premières jouait un rôle
déterminant dans l’économie. L’endettement et la mondialisation
ont porté un rude coup à ce schéma de développement
avec la restriction des moyens de l’Etat découlant des
politiques d’ajustement structurel et avec l’arrivée sur le
continent de nouveaux acteurs économiques de pays émergents
ou non. C’est alors que s’est faite jour une prise de
conscience qu’il n’y a pas de développement sans création
de richesses et qu’il n’y a pas création de richesses sans
entreprises. Sous la pression de sa jeunesse en quête d’emplois,
les pays africains se tournent vers le secteur privé
pour créer de la valeur ajoutée et répondre aux besoins d’un
marché intérieur en expansion.
Il revenait à la Cade de se saisir de ces évolutions et d’étendre
ses investigations à ces nouveaux phénomènes. Elle l’a
fait d’autant plus volontiers que parallèlement, elle souhaitait
se rapprocher de la diaspora africaine et, pour cela,
mieux répondre à ses attentes. Cette diaspora sensible à la
détresse de ceux qui sont restés dans leur pays d’origine
manifeste sa solidarité en prenant des initiatives susceptibles
de les sortir de leur situation de pauvreté et de contribuer
au développement local. Le thème de « La libération
de la capacité d’entreprendre en Afrique » a trouvé un
écho positif dans la diaspora et a drainé vers la Cade un
nouveau public intéressé par cette dynamique. Chefs d’entreprises,
experts, consultants, toutes les bonnes volontés
ont témoigné de leurs expériences, de leurs difficultés, de
leurs espoirs.
Pour l’avenir, la réussite de ce cycle amène la Cade à envisager
une suite qui tienne compte de l’intérêt suscité par le
thème de l’entreprise, mais qui élargisse ce champ d’investigation
aux signes d’un essor économique détecté et montré
par les acteurs de la scène africaine. Il y a lieu de regarder
avec attention ces nouveaux secteurs d’activité aussi
bien dans la sphère publique que dans la sphère privée,
notamment en matière de formation, de recherche, d’options
financières, etc.
J.-L. Baudet invite les acteurs et les témoins de cette nouvelle
donne à rejoindre la CADE et Roland Portella qui aura
à coeur d’animer ce nouveau domaine d’activité. Il donne la
parole à ce dernier pour faire le bilan de ce cycle et pour
animer, comme il sait le faire, ce forum. ◘
intervention de Roland Portella
R. Portella part d’une anecdote. Un chef d’entreprise africain
d’une PME bien établie, ayant eu connaissance de la tenue
du forum, l’a appelé pour dire qu’il ne souhaitait pas que son
nom soit cité par peur d’une augmentation de la pression
fiscale sur son entreprise. Il paie normalement ses impôts
mais considère que l’environnement est tellement difficile
que dès qu’une entreprise émerge, elle est soumise à des
pressions de l’administration auxquelles il est difficile de
résister. Pour R. Portella, c’est un problème de fond, d’autant
que l’avenir repose aujourd’hui sur les entreprises moyennes
de croissance.
Il existe en gros quatre catégories d’entreprises en Afrique :
les entreprises informelles, les petites PME, les grosses PME
qui commencent à monter en puissance et les grands groupes.
Il y a des grosses entreprises
africaines qui émergent auxquelles
les cabinets internationaux
s’intéressent, qui arrivent à
attirer des capitaux et qui parviennent
maintenant à innover.
Il y a aussi des filiales de grands
groupes. Les entreprises moyennes
sont la catégorie la plus délaissée.
Les débats ont fait émerger
cinq grands thèmes.
- L’entrepreneur africain doit se
débattre pour donner une nouvelle
visibilité à ce qu’il fait. Il
y a des entrepreneurs qui sont
passés du stade du nomadisme (c’est-à-dire d’un excès de
diversification qui les rend peu visibles) à des stratégies bien identifiées avec des moyens de production adaptés.
Mais il faut les accompagner aussi bien financièrement
que par des services non financiers : compagnonnage,
systèmes d’information, formation, stratégie à mettre en
place pour produire de la valeur ajoutée. On leur demande
aussi aujourd’hui de mieux se comporter en réinvestissant
ce qu’ils gagnent dans l’outil de production.
- L’entrepreneur africain est trop seul et a besoin de modalités
de consolidation avec des partenaires. Il ne dispose pas
assez d’outils d’accompagnement. Ce qui marche, ce sont
les réseaux pour être en capacité de faire pression sur l’Etat
dans le domaine fiscal et pour le développement des
infrastructures. C’est particulièrement vrai pour les petites
entreprises.
- Les entreprises peuvent difficilement se développer sans
infrastructures adaptées au niveau des Etats aussi bien
qu’au niveau sous-régional. Il est souvent plus facile de
commercer en direction de la Chine ou de l’Europe qu’à
l’intérieur du sous-continent. C’est une perte de compétitivité
énorme.
- En ce qui concerne les entrepreneurs agricoles, ils sont
confrontés à la spéculation sur les terres et des efforts sont
à faire en terme de professionnalisation. L’entrepreneur
agricole doit pouvoir disposer d’observatoires économiques
et d’informations claires sur les marchés.
- Les relations PME africaines-grands groupes sont rendues
difficiles si les PME ne sont pas à niveau. Il se pose des
problèmes de certification. Des bourses de sous-traitance
sont en train d’être créées qui permettent aux PME de se
mettre en réseau afin de monter en gamme au niveau de la
qualité.
Une dynamique se met en place : les pays émergents estiment
que la croissance est molle en Europe et qu’il faut investir
dans les pays en développement car ils pensent que
dans les décennies à venir la véritable croissance sera en
Afrique. Les entreprises de haute technologie, indiennes ou
asiatiques, s’intéressent au partenariat avec des entreprises
moyennes de croissance en Afrique où existe une demande
croissante de nouveaux consommateurs de technologies. Par
rapport à une entreprise classique, une entreprise de croissance
a la particularité d’avoir des taux de croissance de 15 à
30 % (contre 3 à 7 %). C’est la raison pour laquelle elles
sont particulièrement aidées au niveau international. Elles
sont créatrices d’emplois, leur petite taille leur confère de la
souplesse et elles sont aptes à prendre des risques.
R. Portella cite quelques chiffres. Au Nigeria, sur 1.000
PME identifiées, 120 ont un fort potentiel de croissance (bon
business-plan, marché porteur, outils de production adaptés)
; au Maroc, elles sont 50 sur 300 ; au Ghana, 40 sur 300,
au Cameroun, 30 sur 400, au Sénégal, 25 sur 150 et au Gabon,
10 sur 90, (d’après les chambres de commerce). Ce sont
ces entreprises positionnées sur des créneaux porteurs : technologies
de l’information, biotechnologies…qui intéressent
les pays émergents. Pour ces entreprises moyennes de croissance,
ce qui leur faut c’est une visibilité sur les marchés.
Elles comportent cependant des risques en particulier si elles
n’ont pas su mettre de garde-fous vis-à-vis des fonds d’investissement
et en se diversifiant de façon excessive comme
ce fut le cas pour une entreprise de télécommunication qui
n’a pas pu mettre en valeur son invention et qui a implosé.◘
Philippe Mathieu
Conclusion
par Jean-Marc de Bournonville,
Directeur général adjoint
du groupe Gras Savoye SA
L’un des facteurs essentiels de la compétitivité des entreprises
africaines, c’est bien sûr l’intégration régionale. L’Afrique
a besoin d’une aide publique bien ciblée, mais il ne faut
pas oublier la nécessité de construire un secteur privé fort et
structuré. Le partenariat va se renforcer partout, car les ressources
de l’entreprise sont contraintes et les demandes des
clients de plus en plus sophistiquées. La difficulté de recherche
de partenariat est de bien positionner sa valeur ajoutée,
de bien se connaitre et de bien se comprendre. Savoir aussi
que la stratégie des groupes est plutôt une stratégie de zones
qu’une stratégie de pays.
Les groupes importants ont de plus en plus de contraintes de
conciliation, ce qui peut déséquilibrer la nature des partenariats.
Le banquier ou le prêteur exigent un métier, un savoir-
faire, un marché bien définis et la personne qui
convient pour le réaliser. L’investisseur,
quant à lui, recherche
la sécurité et la confiance : sécurité
physique, sécurité des biens,
sécurité juridique et sécurité
foncière qu’il ne faut pas négliger.
Reste à considérer le facteur temps. Le temps des politiques
est différent de celui des entrepreneurs, car ils agissent dans
le temps court, alors que les investisseurs ont besoin de plus
de temps pour prendre leurs décisions.
J’ajouterai enfin qu’il ne faut pas négliger le partenariat
avec nos régions françaises qui, à l’exemple de la Bretagne,
s’intéressent beaucoup à l’Afrique.◘
et par Arlette Tonye,
avocate, gérante d’Overscore avocats,
auteur de « Pratique juridique des financements structurés en Afrique »,l’Harmattan, juillet 2010.
En parlant des entreprises de croissance,
chacun cherche à donner du contenu
à cette expression. Faut-il se référer
au chiffre d’affaires de l’entreprise, à
la progression de la masse salariale,
aux dépenses consacrées à l’innovation
ou à tout autre élément ? Quand
on aura élaboré le statut de ce qu’est
l’entreprise de croissance, on pourra
renvoyer précisément à tel ou tel type
de financement.
Quant aux garanties, ce ne sont même plus les garanties de
l’entreprise elle-même qui sont exigées, mais celles qui
concernent les entrepreneurs eux-mêmes. On se retrouve
dans un contexte de droit civil
où, par exemple, l’homme en
attente de crédit à Paris va demander
à sa femme de se porter
caution au pays. Il y a donc des
préalables qu’il faut poser : élaborer
des garanties qui soient
celles de l’entreprise elle-même
et non celles de la personne de
l’entrepreneur. Nous attendons des avocats d’affaires des
décisions qui soient inhérentes au projet lui-même et seulement
au projet.■
Jean Roch