Petite histoire de l'Afrique

L’Afrique au sud du Sahara, de la préhistoire à nos jours.
Catherine Coquery-Vidrovitch, La Découverte, 2011, 222 p.

Contrairement à ce que laisse croire le titre, ce n’est pas une histoire de l’Afrique. mais une réflexion sur la très longue histoire de ce continent qui a vu naître l’humanité et qui s’est ensuite refermé sur lui-même pendant des millénaires, après avoir essaimé sur les autres terres du globe. C’est en fait un plaidoyer pour une autre lecture de l’histoire de ce sous-continent, une histoire débarrassée d’un certain nombre de clichés.

Son auteur, une historienne éminente qui a consacré sa vie d’universitaire à l’Afrique et aux Africains, a voulu rétablir quelques vérités sur la préhistoire et sur l’histoire africaine et tenter de répondre à ce qu’elle appelle « l’énigme africaine », « la question lancinante » : « L’Égypte, et donc l’Afrique, est « mère du monde »…Pourquoi les Africains furent-ils les derniers à connaître une économie d’investissement et de production ? Pourquoi tant de grands commerces transcontinentaux (sel, or, fer, ivoire) se sont-ils effondrés au lieu de générer des activités productives ? Pourquoi de belles civilisations anciennes (Nok, Ife, Zimbabwe…) ont-elles disparu en laissant si peu de traces ? Pourquoi la situation actuelle est-elle si tragique et l’avenir demeure-t-il si inquiétant ? » (page 21).

Dans un court premier chapitre, sont analysées les méthodes et les sources de l’histoire africaine, longtemps « construction européenne de l’Afrique » élaborée à partir du voyage de Mungo Park au XVIIIème siècle.

Les trois chapitres suivants sont consacrés à l’histoire longue : les origines, les rapports des peuples africains avec leur environnement, les structures sociales, ce qui permet à l’auteur de régler leur compte à quelques « clichés déformants », comme l’isolement et l’immobilisme des peuples africains, l’ethnicité et le tribalisme, mais aussi de poser une question dérangeante : « Pourquoi l’initiative des changements historiques a-t-elle échappé durant deux millénaires aux Africains eux-mêmes ? » (page 31), alors que pendant des millions d’années l’Afrique fut le berceau de l’humanité, « mais d’une humanité qui paraît s’être ensuite développée - au sens technique et économique du terme - ailleurs, aux dépens du continent qui la vit naître » (page 59).

Le chapitre V, « l’Afrique au sud du Sahara dans l’histoire de la mondialisation » montre que ce continent n’a pas été « un épiphénomène historique par rapport à ce qui a pu se passer ailleurs », (page 85), car avant d’être « découvert » et colonisé par les Européens, il a eu une histoire qui lui est propre. Il s’est trouvé au carrefour de trois mondes, le monde méditerranéo-afro-asiatique, puis le monde de l’Océan Indien du Vème au XVème siècle , enfin le monde atlantique. L’Afrique a fourni au reste du monde son principal instrument monétaire, l’or, puis la force de travail du système de plantation esclavagiste, enfin les matières premières qui ont alimenté la révolution industrielle de l’Europe, coton, textile, oléagineux.

Le chapitre VI présente les grandes étapes de l’histoire africaine depuis la Nubie ancienne, la conquête des Vandales, puis celle des Arabes jusqu’aux grandes cités et aux grands ensembles politiques qui se constituèrent sur la base du commerce intercontinental de l’or et des esclaves.

L’esclavage et les traites atlantique et méditerranéenne font l’objet du chapitre VII. Les 50 millions d’individus perdus pour le continent sur dix siècles ont fait que ce continent est le seul dont la population n’a pas augmenté du XVIème siècle à la fin du XIXème.

Le chapitre VIII intitulé « l’indépendance africaine au XIXème siècle » est un rappel des Royaumes et des États qui existaient et avaient des relations commerciales avec les Européens lorsque ceux-ci ont entrepris la conquête du continent.

Le chapitre IX est consacré aux transformations sociales de longue durée provoquées par la colonisation.

Sa conclusion est qu’il est absurde de chercher à qualifier de positifs ou négatifs les effets de la colonisation,tant celle-ci a bouleversé les sociétés africaines, tant les politiques suivies furent contradictoires, tant leurs « effets ont posé des problèmes quasi insolubles à court et moyen terme » (page 184).

« Décolonisation et indépendance » est le thème du dernier chapitre. Le rappel que les États-Nations africains issus de la décolonisation ne sont pas remis en question – l’ Érythrée et le Sud-Soudan sont des exceptions – est bien venu, de même le rappel que les indépendances n’ont pas été obtenues sans luttes sanglantes contre l’ « esprit impérial ». Les cinquante années d’indépendance auraient mérité des développements plus étendus et une périodisation moins sommaire. Le projet de Mamadou Dia de rompre avec l’économie néocolonialiste aurait mérité d’être cité, le génocide du Rwanda appelait plus qu’une allusion. En fait, l’actualité s’accommode mal de ce survol historique. Sauf à retenir deux remarques essentielles : ce regard sur le très long terme permet de comprendre à quel point la colonisation fut brève, et la durée de l’indépendance plus brève encore » (page 211), et que « le travail social et politique est en marche » (page 210).

Ce petit livre a donc sa place dans la bibliothèque « postcoloniale », car s’il n’est pas une histoire de l’Afrique, les clefs de lecture de l’histoire de l’Afrique subsaharienne que nous livre son auteur, sont précieuses. Elle ne donne pas véritablement de réponses aux questions qu’elle a posées en avant-propos, mais elle nous a convaincus que ces questions n’avaient finalement pas grand sens si l’on considère la profondeur du passé de ce continent, sa jeunesse, ses immenses richesses et l’extraordinaire dynamique politique qui est en oeuvre.

La CADE en fera grand profit.■

Michel Levallois