L’Afrique au secours de l’Occident
Anne-Cécile Robert, les Éditions de l’Atelier / Les Éditions Ouvrières, Paris 2006
J’ai découvert l’existence de L’Afrique au secours de
l’Occident, en consultant les notes du dernier ouvrage
d’Anne-Cécile Robert, écrit avec Jean-Christophe
Servant, leur passionnant Afrique, années Zéro, du bruit
à la parole, dont il a été rendu compte dans La Lettre
116.
Que n’ai-je lu plus tôt ce premier ouvrage de l’auteur,
paru en 2006, car j’y ai trouvé les clefs avec lesquelles
ces deux journalistes sont parvenus à pénétrer la complexité
et l’opacité apparente des réalités africaines, les
grilles de lecture qu’ils leur appliquent pour nous les
restituer.
Le titre, L’Afrique au secours de l’Occident, est trompeur,
car s’il s’applique bien au troisième et dernier
chapitre, il ne traduit pas le contenu des deux premiers
qui analysent le regard que nous portons sur l’Afrique
et, par voie de conséquence, le regard que lui portent
beaucoup de responsables africains. Je proposerais de
l’intituler l’Afrique au secours d’elle-même, ce qui est
finalement l’objectif que poursuit l’auteur, ce que l’écrivain
Boubacar Boris Diop a souligné dans sa préface
: l’Afrique n’est pas absente de l’Histoire, elle la
subit depuis longtemps, et aujourd’hui, plus que jamais,
elle doit réagir contre une domination que l’Occident
cache mal sous les habits neufs de la mondialisation.
En 1998, l’économiste d’Enda-Tiers-monde, Philippe
Engelhard, avait utilisé un titre assez proche, l’Afrique,
miroir du monde, pour montrer dans un ouvrage magistral
et pionnier, l’impasse du « modèle orthodoxe » de
l’économie du développement, les perspectives nouvelles
qu’offrait une croissance recentrée sur les marchés
intérieurs africains, et pour proposer une approche anthropologique,
socio-économique et politique de la lutte
contre la pauvreté. Relues aujourd’hui, en pleine crise
mondiale et pas seulement africaine, les analyses de
Philippe Engelhard paraissent avoir été écrites pour
prévoir la faillite du modèle global de développement…
Mais revenons à l’ouvrage
d’Anne-Cécile Robert. Il est,
lui aussi, d’une brûlante actualité.
Le premier chapitre « Un
miroir de l’Occident » est une
critique vive et documentée -
car Anne-Cécile Robert est une
« journaliste de fond » qui n’affirme
rien sans références - du modèle orthodoxe de
l’Occident qui a enfermé l’Afrique et les Africains
dans une sorte de ghetto idéologique et symbolique formé
de l’humanitaire et de la globalisation marchande.
Elle fustige le « libre échange, médicament qui tue »,
le financement des riches par les pauvres, la corruption
partie intégrante de la mondialisation, des ingérences
politiques cachées derrière des incantations démocratiques
d’un modèle occidental poussé à l’absurde.
« L’Afrique nous tend le miroir de la violence capitaliste
qui a colonisé tous les cercles de pouvoir, de droite
comme de gauche, en Occident ».
Le deuxième chapitre intitulé « Maudits soient les yeux
fermés » dénonce une modernité africaine confondue
avec l’extraversion des élites, « l’Afrique - cauchemar »
dont raffolent les médias, la « vision caritative des
rapports Nord - Sud » qui privilégie la société civile au
détriment de l’État, l’aide qui, comme le feraient de
prétendues réparations pour l’esclavage et la colonisation,
entretient la dépendance.
En reprenant pour titre de son troisième chapitre, celui
de l’ouvrage d’Erik Orsenna et d’Éric Fottorino, Besoin
d’Afrique, Anne-Cécile Robert nous livre la partie plus
originale de son travail. Elle décline au pluriel les
« besoins d’Afrique » et montre la vitalité et la créativité
africaines dans l’activité économique, le lien social,
la vie culturelle et religieuse. Elle prend le risque d’interroger
les valeurs et l’identité africaines pour affirmer
avec Boubou Hama que « le plus grand bien que l’Afrique
peut apporter à notre commune humanité est son grand retard, celui-là même qui manque à l’Occident industriel
pour devenir humain ». Les Africains sont en effet aux
premières lignes du combat commun qu’il nous faut mener
contre l’ordre injuste qui menace l’Humanité toute entière.
La crise actuelle ne lui donne-t-elle pas raison ? Comme l’écrit
l’historien Pierre Kipré dans sa postface, ce n’est pas une utopie
de croire que l’Occident s’enrichira d’apports culturels
africains, que l’Afrique contribuera à réapprendre l’humanisme
à une humanité déboussolée, sera présent dans le futur
de l’humanité.
C’est pourquoi nous avons aimé ce livre lucide, courageux et
généreux, « ni afro - pessimiste, ni afro - optimiste, mais afro -
inconditionnel ». A lire absolument !■
Michel Levallois
Le prix Nobel, les arbres et la paix
Wangari Maathai : « Celle qui plante
les arbres », autobiographie.
Editions Héloïse d’Ormesson, 2007, 380 pages, 23 euros. Une Kenyane de la campagne,
qui, en 1950, a eu la chance
d’aller à l’école et le mérite de réussir
ses études aux Etats-Unis, est devenue,
à 64 ans, la première Africaine à
recevoir le prix Nobel de la Paix.
En racontant sa vie personnelle, elle
décrit la vie de son pays durant la
seconde moitié du XXème siècle : le
passage d’une société structurée par
les ethnies, qui vivaient en parallèle
mais sans heurts, à une « république démocratique » pour la
communauté internationale, mais dictatoriale et corrompue à
l’intérieur et jouant de ces ethnies.
Dans les années soixante-dix, des enfants dépérissaient dans sa
région, jadis riche, car la déforestation avait laissé les eaux
lessiver les terres, qui n’offraient plus la diversité alimentaire
nécessaire. Emue, elle a planté son premier arbre, puis elle a
lancé un mouvement de reforestation, qui a gagné tout le pays,
l’Afrique et ailleurs dans le monde. Elle a été aidée par la présence
à Nairobi de l’Agence onusienne de l’environnement et
par les médias kenyans et internationaux. Pour elle, défendre la
nature et défendre la démocratie, c’est un même combat. Elle
avait un handicap : maître de conférence à l’Université de Nairobi,
épouse d’un député dont elle a divorcé, elle n’était pas
« une vraie femme africaine » qui savait « respecter les hommes
». Son acharnement à vouloir restaurer la démocratie lui
valu prison et séjours de sécurité à l’étranger. Son double combat
l’a fait connaître dans tout le monde anglo-saxon et à l’ONU.
Depuis 2002 le pouvoir a changé, elle a été un temps ministre.
En la distinguant en 2004, elle considère que le comité
Nobel a reconnu le lien entre la sauvegarde de la nature et
la paix.■
Yves Catalans
Vu pour vous: Sénégal
La pollution de la baie
de Han à Dakar
L’Agence française de développement
(AFD) a présenté un film qui, quoique
technique, montre la vie des populations
concernées comme dans une télé réalité. C’est
d’ailleurs un programme de TV 5 Monde. Les
15 kilomètres de la baie de Han à Dakar, lieu de
baignade très prisé il y a 20 ans, sont aujourd-
’hui un égout à ciel ouvert. Tous les rejets dus à
la pression démographique et à l’industrialisation
(agroalimentaire, pharmacie, petite mécanique…)
aboutissent dans la mer, sans traitement.
Les WC sont dans les rochers et dans
l’eau, le sang des abattoirs aussi. C’est le
« canal 6 » qui reçoit tout, alors qu’il était destiné
aux seules eaux pluviales. La pêche, activité
de base, est sinistrée. Il y a peu de poisson sur
les marchés, car il faut aller le chercher très loin
au large. La santé des enfants et des personnes
âgées est menacée.
Depuis quelques années des efforts considérables
sont faits pour que l’alimentation en eau
potable et l’assainissement se rapprochent des
objectifs du millénaire du développement
(OMD) en 2015. Avec des financements provenant,
notamment, de la Banque africaine de
développement, de la Banque européenne d’investissement,
de l’AFD, les organismes sénégalais
compétents en matière d’adduction d’eau et
d’assainissement ont lancé le programme « Eau
et assainissement ». Il suppose que les industriels
modifient profondément leurs processus
de fabrication, d’où des dépenses élevées, auxquelles
s’ajoutera la participation à l’entretien
du dispositif.
Le sable de la plage est maintenant dépollué :
on a retiré de gros camions de pneus et des carcasses
de pirogues. Le programme apportera
l’eau potable dans les familles et les usines. Les
eaux usées, privatives et industrielles, seront
traitées et rejetées, une fois dépolluées, à 3 kilomètres
au large. Travail énorme, car il n’y a que
trois stations d’épuration qui nettoient 20 % des
eaux usées.
Là où l’eau arrive déjà, les femmes se réjouissent,
car elles sont ainsi déchargées de la corvée
d’eau à la borne fontaine. Dans certains villages, elles évitent même des bagarres graves autour
des puits à fonctionnement manuel et à production
insuffisante. Mais lorsqu’il y a un château
d’eau, il alimente 18 villages, 36 bornes fontaines,
116 branchements particuliers, plus le raccordement
des édifices publics.
D’ici 2012, on devrait pouvoir se baigner à nouveau
dans la baie de Han. D’ici 2015, l’eau doit
arriver dans 85 % des foyers et l’assainissement
devrait sécuriser 78 % des établissements industriels
et des maisons.
Consolation ? L’émission de TV 5 commence par
un reportage sur la baie de Rio au Brésil : il y a
autant de déchets.■
R. G.
TV 5 Monde Ecran vert. 23 février 2009 :
http://www.tv5.org/TV5Site/emission/emission-
15-Ecran_vert.htm?epi_id=292&x=11&y=10