L’énergie solaire, un projet scientifique fédérateur pour l’Afrique
Cheick Modibo Diarra © Microsoft
Le docteur Cheick Modibo Diarra est ce chercheur malien
qui s’est rendu célèbre comme « navigateur interplanétaire
», à Caltech, le plus réputé des centres de
recherche de la NASA, en participant à plusieurs missions spatiales
vers Vénus, Jupiter et Mars, dont l’extraordinaire « Mars
Pathfinder » et son étonnant petit robot « Sojourner ». Depuis
février 2006, à la demande de Bill Gates, il est Président de Microsoft
Afrique et Moyen-Orient, un poste qu’il quittera en janvier
prochain. L’occasion pour lui de dresser un premier bilan
de son action au sein de la multinationale américaine, d’évoquer
ses prochains projets centrés sur l’énergie solaire mais
aussi l’autosuffisance alimentaire en Afrique et, plus généralement,
de porter un regard sur l’état de la science et de la technologie
sur ce continent.
Propos recueillis par Jean-François Desessard.
Jean-François Desessard - Pourquoi avoir accepté la
présidence de Microsoft Afrique et Moyen-Orient
que vous a proposé Bill Gates ? Etait-ce dans la logique
de vos précédentes missions, notamment dans le
cadre de l’Université Virtuelle Africaine ?
Cheick M. Diarra - L’objectif de l’Université Virtuelle
Africaine était de pouvoir donner accès au plus
grand nombre d’Africains à une éducation de qualité
à un prix acceptable par eux. Ainsi pour environ 300
dollars un étudiant pouvait s’inscrire à un programme
de cours lui permettant d’aboutir à l’obtention de
son diplôme d’ingénieur en informatique. Certes, je
n’étais pas convaincu d’être l’homme de la situation
quand Bill Gates m’a contacté. Mais en dialoguant
avec lui, j’ai pris conscience que la mission qui
m’était proposée s’inscrivait pleinement dans la logique
de l’Université Virtuelle Africaine. Mon enthousiasme
était d’autant plus grand que l’on me proposait
d’être l’ambassadeur, à la fois de Microsoft en
Afrique et de l’Afrique au sein de Microsoft. Cette
proposition m’est donc apparue comme une opportunité
de développer des actions. Par exemple, traduire
les logiciels dans les langues locales tout en encourageant
de jeunes Africains qui maîtrisent les technologies
vocales, à y ajouter la voix. Ainsi en pointant le
curseur sur les différents mots d’un texte, chaque utilisateur
obtiendra sa traduction vocale. Imaginez ce
que pourrait représenter l’accès à un tel outil dans
mon pays, le Mali, où les illettrés représentent entre
70 et 80 % de la population. Les traductions en zoulou,
en swahili et en amhric sont d’ores et déjà terminées.
Aujourd’hui, nous travaillons sur le wolof, le
haoussa et le igbo et souhaitons entamer le peul, le
bambara et le mossi.
J.F. D - La formation des populations africaines à
l’utilisation de l’informatique et d’Internet est l’une
de vos actions phares depuis votre arrivée au sein de
Microsoft. Où en êtes-vous ?
Cheick M. Diarra - En août 2006, à l’occasion de la
réunion du groupe qui se déroule tous les deux ans au
Cap, en Afrique du Sud, Bill Gates a indiqué qu’il
souhaitait que Microsoft puisse former gratuitement
250 millions de personnes dans le monde. En ce qui
nous concerne, nous avons donc fait le pari de former
45 millions d’Africains avant la fin 2010. Grâce aux
programmes de formation que nous avons mis en
place dans différents pays, nous disposons de formateurs
et d’enseignants à qui nous donnons les moyens
de transmettre le savoir nécessaire à d’autres formateurs
et des élèves. Certaines ONG disposant de centres
de formation, nous les équipons d’une connexion
Internet et faisons appel à un formateur afin que quiconque
le souhaite puisse venir se former à cette
technologie. Là où il n’existe pas de centre de ce
type, les cyber-cafés peuvent constituer des lieux intéressants
pour former le public. Selon les données
dont nous disposons aujourd’hui, nous devrions largement
dépasser nos objectifs initiaux à la fin de
l’année 2010.
J.F. D - Votre mandat se termine dans 4 mois. Comment
envisagez-vous la suite de votre carrière professionnelle
?
Cheick M. Diarra - Je compte m’investir à nouveau
dans le développement de l’énergie solaire en Afrique.
A mon retour de Caltech, je m’y étais déjà intéressé.
Bamako abritait alors le Centre Régional
d’Energie Solaire (CRES) qui, depuis, a fermé sans qu’on ne sache pourquoi. Faute d’une véritable volonté
politique, nos efforts n’ont pas permis d’aboutir et l’expérience,
qui visait à regrouper, au sein d’une organisation,
tous les ingénieurs qui avaient travaillé sur l’énergie
solaire dans différents pays, a été arrêtée. Ce relatif
échec, dû en particulier au fait que nous n’avons pas su
mobiliser les décideurs politiques, ne m’empêche pas
de continuer à affirmer que si nous devons un jour gagner
le pari de l’industrialisation en Afrique, il est impératif
de réfléchir au problème de l’énergie. L’énergie
solaire pour le nord du continent et l’énergie hydraulique
pour la région du fleuve Congo semblent être les
mieux adaptées. En les combinant, il sera alors possible
de fournir en abondance l’énergie nécessaire au
développement de l’Afrique. Mais avant d’en arriver
là, il faut commencer par essayer de convaincre les
décideurs de quelques pays. Quelques-uns de mes anciens
collègues de Caltech, qui comptent parmi les
meilleurs spécialistes mondiaux en matière de conception
de panneaux solaires, et dont certains sont aujourd’hui
en retraite, sont prêts à se lancer à mes côtés
dans cette aventure.
J.F. D - Avant d’accepter la proposition de Microsoft,
vous avez également développé un projet agronomique
dans une ferme au Mali. L’alimentation fait-elle aussi
partie de vos préoccupations ?
Cheick M. Diarra - L’autosuffisance alimentaire est
une de mes priorités. Il n’est pas normal qu’un pays
comme le Mali, qui compte un peu plus de 13 millions
d’habitants pour une superficie d’environ 1,2 million
de km2, soit près de deux fois celle de la France, et
abrite le fleuve Niger grâce auquel plus de 1 million
d’hectares pourraient être irrigués facilement, ait recours
à l’étranger pour pouvoir nourrir sa population.
Face à cette situation, j’ai donc initié un projet dans
une ferme au Mali, l’objectif étant de mettre au point
des semences de haute qualité et de rendement élevé
adaptées au goût des consommateurs. A cette occasion,
nous avons mené des tests sur différents échantillons
de mil, de riz et de maïs. Dans ce contexte, nous voulions,
avec l’aide du gouvernement malien, commencer
à former des jeunes qui sortent de l’école d’agronomie
de Katibougou, notre objectif étant de les spécialiser
dans la fabrication de ces semences qui seraient ensuite
vendues aux paysans. C’est un projet que je souhaite
relancer.
J.F. D - Plus généralement, quel regard portez-vous sur
la science et la technologie en Afrique ? Quel est votre
constat ?
Cheick M. Diarra - Les chercheurs africains sont
confrontés à trois problèmes majeurs. Il faut d’abord
rappeler que l’immense majorité d’entre eux ne dispose
pas des moyens nécessaires à leur activité de recherche,
ne participe que très rarement à des conférences
au niveau international et n’a quasiment pas l’opportunité
de publier dans les grandes revues scientifiques.
Ensuite, il n’existe quasiment aucun projet fédérateur
qui puisse regrouper des chercheurs de l’ensemble de
la communauté scientifique du continent. Or je suis
convaincu que sur un continent où le développement
industriel est handicapé par le coût prohibitif de l’énergie,
alors que dans le même temps le soleil brille plus
de 12 heures par jour sur des millions de km2, l’énergie
solaire pourrait être à l’origine d’un projet capable de
fédérer l’ensemble des compétences scientifiques et
technologiques africaines. Enfin, la méconnaissance
des médias africains des questions scientifiques fait
que la science n’est pas vulgarisée et diffusée auprès
du grand public. Or la combinaison de ces trois problèmes
fait que les décideurs politiques ne perçoivent pas
véritablement en quoi la maîtrise de la science peut
contribuer à l’amélioration de la vie quotidienne. D’où
une absence d’investissements et, par conséquent, de
moyens, pour les chercheurs africains. C’est un cercle
vicieux.
J.F. D - Face à cette situation, restez-vous optimiste
pour l’avenir du continent ?
Cheick M. Diarra - Confrontés à cette situation, certains
se définissent comme des « afro-pessimistes »,
d’autres se disent « afro-optimistes ». Face à ces réponses
quelque peu extrémistes et irresponsables, je me
range parmi les « afro-responsables ». Quand j’observe
ce qui se passe aujourd’hui en Afrique, et en particulier
les demandes qui émanent des jeunes, à savoir plus de
gouvernance, plus de transparence, l’arrêt de cette
« navigation à vue » qui a conduit à la situation actuelle,
et une meilleure planification sur la base des
moyens réellement disponibles dans chaque pays, j’estime
que cette démarche est encourageante. Maintenant,
nous qui sommes d’une autre génération, au lieu
d’observer ces changements avec optimisme ou pessimisme,
il faut que nous prenions nos responsabilités et
profitions de ce nouvel élan pour mettre en place les
conditions qui permettront à cette jeunesse de s’exprimer
davantage et de se réaliser pleinement. Il est urgent
que nous développions les conditions qui leur permettront
de travailler. Par ailleurs, plus nous traversons
des crises globales comme aujourd’hui qui touchent
tous les pays, y compris ceux dont l’Afrique avait trop
souvent tendance à attendre des aides, plus les jeunes
Africains se rendent compte qu’il faut arrêter de vivre
dans l’espoir que d’autres vont venir les sauver. C’est
ce qui me procure de l’espoir pour l’avenir.■
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Contact
: Cheick Modibo Diarra
Courriel : cdiarra(at)microsoft.com
Ouvrage de Cheick Modibo Diarra : Navigateur Interplanétaire, Livre de Poche, 2005