Une « oasis scientifique » au coeur du Gabon
Enquêtes effectuées au village Ndongo, lors de l'épidémie d'Ebola qui a sévi en RDC en 2007. © Alain Epelboin
Ebola, Marburg, Crimée-Congo, Dengue, Chikungunya.
Ces noms, derrière lesquels se cachent
quelques-uns des virus les plus dangereux de la planète,
rythment le quotidien d’Eric Leroy, Directeur de
recherche à l’Institut de recherche pour le développement
(IRD). Installé au Gabon depuis une dizaine
d’années, au sein du Centre International de Recherches
Médicales de Franceville (CIRMF), il y dirige en
effet l’Unité des Maladies Virales Emergentes qui
abrite, en particulier, l’un des deux seuls laboratoires
P4 du continent africain. Le « Prix Christophe Mérieux
2009 » qui vient de lui être attribué, récompense,
certes, ses travaux scientifiques, mais aussi plus généralement
l’ensemble de ses actions en matière de santé
publique, de formation et de développement.
Tous ceux qui, lorsqu’ils parlent de l’Afrique, soidisant
en connaisseurs, oublient systématiquement
d’évoquer le potentiel scientifique de ce continent, préférant
s’appesantir sur ses nombreux problèmes, devraient
venir faire un tour au coeur des terres humides
et chaudes du Gabon, plus particulièrement au sud-est
de ce pays, là où est installé le Centre International de
Recherches Médicales de Franceville (CIRMF). Ils y
découvriraient une petite « oasis scientifique » où des
chercheurs mènent des travaux dont les résultats font
jeu égal avec ceux des meilleurs laboratoires des pays
occidentaux. L’Unité des Maladies Virales Emergentes,
que dirige Eric Leroy, Directeur de recherche à
l’IRD, en est la parfaite illustration. C’est en effet en
1999, face à la multiplication des épidémies causées
par le virus Ebola et à la demande des autorités gabonaises,
qu’il a créé cette unité dans le cadre d’un partenariat
entre le CIRMF, le ministère de la Santé du Gabon,
le ministère des Affaires Etrangères et Européennes
et l’IRD. « C’est le hasard qui m’a conduit au Gabon.
Mais une fois sur place, confronté à ce type de
virus que nous étudions, j’ai ressenti la volonté d’y
rester pour y bâtir un laboratoire à la hauteur de ce
fléau que représentent les fièvres hémorragiques ».
Aujourd’hui cette unité compte 18 personnes, parmi
lesquelles 60 % de Gabonais, des chercheurs statutaires,
des doctorants et des étudiants en Master, et 40 %
de Français, dont trois chercheurs de l’IRD, deux assistants
techniques qui sont des coopérants et un étudiant
en Master de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.
« Avec la recherche et la santé publique, la formation
est une des trois missions de l’unité. Nous accueillons
régulièrement des étudiants en médecine gabonais de la
Faculté de Médecine de Libreville qui viennent dans le
cadre de leur thèse, mais également des étudiants qui
poursuivent un cursus scientifique, que ce soit pour
un Master ou un doctorat », résume Eric Leroy qui
précise que toute la difficulté réside dans le fait de
prendre contact avec les étudiants qui pourraient être
intéressés. « Franceville est assez isolé. Le bouche-àoreille
reste donc le principal outil de recrutement »,
regrette-t-il.
Un P4 pour quelques-uns des virus les plus
dangereux
Pourtant, l’Unité des Maladies Virales Emergentes du
CIRMF représente un splendide outil pour tout
« apprenti chercheur ». Imaginez ! On y trouve l’un des
deux seuls laboratoires P4, autrement dit classé « haute
sécurité », du continent africain, le second étant la propriété
du National Institute for Communicable Diseases
(NICD) de Johannesburg, en Afrique du Sud. Les virus
qui y sont « cloîtrés » font partie de l’élite mondiale, à
commencer par Ebola, une véritable « pierre précieuse
» pour tous les virologistes de la planète. Appartenant
à la famille des Filoviridae ou filovirus, Ebola,
qui compte cinq espèces (Zaïre, Soudan, Côte d’Ivoire,
Bundibugyo et Reston), a été identifié pour la première
fois en 1976, suite à des épidémies importantes à Nzara,
au Soudan, et à Yambuku, en République Démocratique
du Congo. C’est en 1994 que cette fièvre hémorragique
est diagnostiquée pour la première fois au Gabon,
où des flambées épidémiques vont se produire en
février puis en octobre 1996. « C’est à la suite de ces
épidémies qu’a émergé l’idée de créer une unité de
recherche », rappelle Eric Leroy.
Depuis, cette équipe franco-gabonaise a beaucoup travaillé
sur les aspects virologiques, épidémiologiques et
immunologiques de ce virus. En 2005, dans le cadre
d’une collaboration avec les chercheurs du NICD et du
« Centers for Disease Control and Prevention », le très
réputé CDC d’Atlanta, l’équipe d’Eric Leroy est parvenue
à identifier le réservoir de ce virus, trois espèces de
chauve-souris frugivores. « Au niveau immunologique,
nous sommes les premiers à avoir montré que les patients qui décèdent de l’infection sont victimes d’un
effondrement foudroyant de leurs défenses par destruction
de leurs cellules immunitaires. De même, nous
avons mis en évidence pour la première fois l’existence
de patients infectés par le virus Ebola mais qui ne développent
aucun symptôme de la maladie », souligne-til.
Parallèlement, cette équipe mène depuis plusieurs
années des travaux virologiques et épidémiologiques
sur le virus de Marburg, autre virus de la famille des
filovirus, détecté en 1967, à l’occasion de flambées
épidémiques observées simultanément en Allemagne, à
Marburg et Francfort, et en ex-Yougoslavie, à Belgrade.
Enfin, ces chercheurs s’intéressent aussi a l’étude d’un
virus responsable d’une autre fièvre hémorragique dite
de « Crimée-Congo », depuis la découverte récente
d’une souche en République du Congo. Cette fièvre a
été décrite pour la première fois en Crimée, en 1944.
Mais vingt-cinq ans plus tard, il a été établi que l’agent
pathogène responsable était identique à celui qui provoquait
une maladie repérée dès 1956 au Congo. D’où
son appellation si particulière de « Crimée-Congo ».
Son virus, lui, fait partie des Nairovirus, un groupe
constituant l’un des cinq genres de la famille des Bunyaviridae.
En outre, depuis deux ans, cette équipe a
entamé des recherches virologiques, épidémiologiques
et immunologiques sur deux virus de la famille des
arbovirus, responsable de la Dengue et du Chikungunya.
Des collaborations avec des partenaires prestigieux
Pour mener à bien l’ensemble de ces travaux, Eric Leroy
a mis en place, progressivement, un solide réseau
de collaboration. « Ici, au sud du Gabon, nous sommes
loin de tout et nous ne disposons pas de la totalité de la
plate-forme technique nécessaire à nos études. D’où
l’importance de ces collaborations ». Des collaborations
avec des partenaires prestigieux dont rêveraient
beaucoup de laboratoires des pays occidentaux. Ainsi
cette unité travaille avec les chercheurs américains de
la Special Pathogen Branch du CDC d’Atlanta, mais
aussi avec ceux de l’US Army Medical Research Institute
of Infectious Diseases (USAMRIID) de Fort Detrick,
dans le Maryland, ou encore les équipes canadiennes
du Laboratoire P4 de Winnipeg et celles du
NICD en Afrique du Sud. « Nous collaborons aussi
avec les chercheurs de l’Institut Pasteur du laboratoire
P4 Jean Mérieux de Lyon et du laboratoire des virus
émergents de la faculté de Médecine La Timone à Marseille,
de l’IRD.
En dix ans, Eric Leroy et son équipe ont donc bâti une
unité de recherche qui a su se faire une réputation au
niveau international. Preuve de cette réussite, la décision
de lui confier la responsabilité de l’organisation de
la quatrième édition du Congrès International sur les
virus Ebola et Marburg. Ce grand rendez-vous, qui se
tient tous les deux ans, s’est donc déroulé au Gabon, à
Libreville, en mars 2008. Y ont assisté tous les grands
experts de la planète. Pour Eric Leroy, cette reconnaissance
de ses pairs est identique à celle que procurent
les publications scientifiques. En revanche il considère
que le « Prix Christophe Mérieux » que vient de lui
attribuer la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux
est une récompense dont le caractère dépasse la seule
science. « C’est l’ensemble de l’activité que je développe
depuis dix ans, avec mon équipe, qui est reconnue.
Cela comprend évidemment les aspects scientifiques,
mais aussi de santé publique, de développement
de structures pérennes qui permet au Gabon d’être reconnu
au plan international sur cette thématique scientifique,
sans oublier la mission de formation des jeunes
cadres gabonais », confie-t-il.
Oasis scientifiques : un investissement à long terme
pour l’Afrique ?
Pour autant, malgré ces diverses réussites durant ces
dix dernières années, Eric Leroy reconnaît que « faire
de la science en Afrique reste difficile ». Il est vrai que
les collaborations extérieures peuvent pallier l’absence
de certains outils au niveau de la plate-forme technique
de l’unité. Le développement d’Internet, certes, a permis
de rompre l’isolement intellectuel en permettant
aux chercheurs de cette équipe de « se rapprocher » de
leurs collègues du monde entier. Néanmoins, Internet
ne remplacera jamais les échanges réguliers, voire quotidiens,
souvent à la cafétéria, aux dires des chercheurs,
au cours desquels émergent souvent des idées originales
et de nouveaux concepts. Mais le problème le plus
épineux est sans doute celui de l’approvisionnement en
produits de laboratoire. « Parfois, un chercheur peut
avoir besoin d’un produit en urgence, suite à certains
résultats. Or ici, à Franceville, la commande d’un réactif
peut nécessiter jusqu’à deux mois de délai », se désole
le chercheur français. Alors oui, faire de la science
en Afrique reste difficile, du moins beaucoup plus difficile
que dans des pays comme la France ou les Etats-
Unis. Mais à la vue des résultats obtenus par les chercheurs
de l’Unité des Maladies Virales Emergentes
depuis sa création, il est permis de se demander si ces
« oasis scientifiques » ne représentent pas pour l’Afrique
un investissement à long terme qui dépasse largement
le cadre de la recherche.■
Jean-François Desessard,
journaliste scientifique.
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Contact : Eric Leroy
Courriel : eric.leroy(at)ird.fr