Rencontre des traditions religieuses de l'Afrique avec l'Islam, le Christianisme et la Laïcité
d'après les écrits de L S Senghor
Suite et fin du colloque CIFER sur
Les questions qui ont suivi les exposés déjà rapportés
(cf Lettres 107, 108 et 110) ont permis de
mieux saisir que, dans les civilisations, le
« discursif » (Occident) et l’ « intuitif » (Afrique) ne
sont pas des domaines étanches. Les civilisations ne
sont pas juxtaposées mais communiquent (Professeur
Bachir Diagne) : si le Logos biblique se dégrade en
« ratio », la Négritude a une fonction réconciliatrice.
Senghor a toujours « marché sur ses deux jambes ».
Une paix durable n’est pas seulement affaire de traités,
mais passe par une philosophie de la solidarité que
nourrit la tradition africaine (et dont on voit les applications
en médecine et en psychiatrie, par exemple).
Les exposés suivants ont permis de jeter un coup d’oeil
sur l’Amérique Latine et l’Extrême Orient.
C’est ainsi que Rosa Guerreiro (UNESCO) a souligné
le puissant métissage dû à la rencontre de l’Afrique et
de l’Amérique Latine. Le « candomblé » en est un bel
exemple. Il y a là non seulement du religieux mais, à
travers les artistes de tous les horizons, une esthétique
qui rejoint l’universel. Le dialogue, a-t-elle souligné,
devrait inciter les responsables politiques et religieux à
mieux connaître les traditions spirituelles de leur pays
respectif et éviter que les religions soient instrumentalisées
par la politique.
Le Professeur Kunio Tsunekawa a remarqué que le
Japonais moyen d’aujourd’hui était a-religieux sans
être pour autant antireligieux. Sa spiritualité est façonnée,
surdéterminée par trois motivations concourantes
: confucianisme, shintoïsme et bouddhisme. Dans
une société comme la leur, l’éclectisme spirituel est à
ce jour assez généralisé. La laïcité est de règle pour le
Gouvernement, qui garantit la liberté de toutes les
croyances religieuses depuis la fin de la deuxième
Guerre Mondiale. Malgré le rétrécissement du monde,
les habitants de la Planète Terre se connaissent encore
bien mal. Certaines valeurs morales qui sont véhiculées
à travers le monde, comme autant de valeurs universelles
évidentes et inviolables, n’ont jamais été étudiées
sérieusement de façon multilatérale. S’il y a des
courants séculaires d’échanges d’hommes et de savoirs
entre certaines régions du monde (entre l’Occident et
l’Afrique par exemple), il n’y en a guère entre des régions
du monde éloignées, sans trop de contacts historiques,
comme par exemple, entre l’Extrême-Orient et
l’Afrique. Ces deux derniers ont pourtant un point
commun : ils ont tous deux adopté l’Occident comme
modèle (ou maître). Mais cet Occident vieillit, se sclérose,
incapable de trouver une issue valable pour l’avenir
de l’humanité. Le temps de se quereller indéfiniment
entre le passé noir et le présent arrogant doit se
terminer. Il nous faut conjuguer nos efforts pour construire
un avenir viable pour tous tout en essayant d’
« éviter l’oubli de l’histoire » et d’avoir le soin de
« tourner la page sans la déchirer ».
La Conférence internationale de Bandoeng a marqué
une date importante dans l’histoire du monde et d’abord
dans l’histoire des peuples de couleur (Afrique,
Asie). Comme le dit Senghor : les peuples afroasiatiques,
en affirmant leur personnalité, ne viennent
pas les mains vides « au rendez-vous du donner et du
recevoir». Car la Civilisation mondiale, et d’abord la
Paix, sera l’oeuvre de tous ou ne sera pas. »
La série suivante d’exposés a abordé la question de
la possibilité d’un dialogue interreligieux dans le cadre
d’une unité de la vision africaine du monde.
Besséat Kiflé Selasssié (Ethiopie) a commencé par
rappeler l’histoire mythique de la Reine de Saba et du
Roi Salomon comme fondement de la foi judéochrétienne
dont se réclament les empereurs d’Ethiopie
jusqu’au dernier d’entre eux, Hailé Sélassié 1er, 225ème
descendant de cette lignée.
En fait, un examen en profondeur des racines des
croyances du peuple éthiopien montre que son véritable
fondement est ce que les paysans appellent « la foi
de leurs pères » qui n’est rien d’autre que les traditions
religieuses africaines célébrées souvent sous l’arbre à
palabres, lieu de culte, de prière, de conciliation, de
justice et d’éducation comme encore dans beaucoup de
pays africains aujourd’hui.
Quatre adages et principes donnent sa cohérence à
cette croyance en Ethiopie :
1. « La religion est une affaire personnelle, le pays est
le bien commun ». Le pays était donc laïc dès sa
conversion au IVème siècle.
2. « Quand on dit au nom de la Loi et du droit, non
seulement la puissance publique mais même l’eau
doit s’arrêter ». C’est le respect absolu des Droits de
l’Homme.
3. « La crainte de Dieu », de tous les Dieux, de Jésus à
Jéhova et à Allah, mais surtout « la foi de nos Pères
» sont deux visages complémentaires, celui du
Droit et aussi de la Vérité éternelle
4. D’où l’adage populaire « la vérité peut maigrir
mais ne meurt jamais ».
Souleymane Bachir Diagne s’est interrogé sur la notion
de tradition judéo-christiano-islamique (les trois
religions abrahamiques) comme antidote à l’Islamisme,
générateur de violence. Le dialogue est certes
indispensable, mais comment le pratiquer sans sombrer
dans le relativisme ? Y-a-t-il un moyen terme
entre Vérité absolue et Relativisme ? Le pluralisme
admet que la vérité est une, mais affirme qu’elle a
plusieurs visages. Senghor appelle au dialogue sans
lui donner de contenu. On peut débattre de la tolérance
supposée de l’Afrique. Mais la tolérance n’admet
pas nécessairement le pluralisme et la vérité des
autres. En fait, c’est par la mystique, non par leurs
institutions que les religions se tolèrent. L’exemple
du soufisme le montre. Il faut admettre que l’homme
est « désir de Dieu » ; c’est ainsi que peut paraître
acceptable un pluralisme orienté vers Dieu. Senghor
ne s’y est pas trompé.
Le cinquième panel mène enfin à la question délicate
de la laïcité en Afrique.
D’emblée, Christian Valantin, ancien député sénégalais,
a montré que Senghor n’avait pas jugé adaptée à
la situation du Sénégal la laïcité à la française. En
1963, à Touba, il s’est prononcé pour une « laïcité
positive » qui, rejetant une sécularisation néfaste pour
la religion, accueille la religion comme adjuvant de la
culture et de l’Etat. Il rejetait cependant la confusion
du religieux et du politique. La laïcité doit permettre
l’autonomie des deux pouvoirs. Senghor est parvenu
à ses fins grâce à l’équilibre qu’il a su maintenir dans
ses relations avec les deux grandes confréries. Or,
depuis 2000, cet équilibre est remis en question par la
préférence donnée aux Mourides. Un nouveau lobby
maraboutique est apparu, ce qui devrait conduire à
repenser la relation de l’Etat avec les confréries. Pour
le moment, le dialogue entre religions se porte bien
au Sénégal grâce à l’ « esprit d’Assise » qui inspire
l’Eglise et grâce à l’ouverture manifestée par les institutions
catholiques au Sénégal (écoles ouvertes aux
musulmans, rôle des religieux, etc..). Mais la vigilance
doit s’imposer pour éviter que les équilibres ne
soient remis en cause.
Abordant la question du développement économique
et social, Roland Colin (IRFED) rappelle le rêve d’un
« socialisme africain » échafaudé par Senghor, le catholique,
et Mamadou Dia, le musulman. La religion
est loin d’être étrangère à l’essence du développement.
Déjà, au temps de la colonisation, les Mourides
avaient appuyé l’économie de l’arachide. Mais après
l’indépendance, le socialisme participatif (autogestion
paysanne) remet en question ce système et suscite
l’hostilité des confréries. Les nouvelles orientations
mettent en question les intérêts des grandes catégories
d’acteurs de l’économie sénégalaise qui ne sont pas
sans liens avec les pouvoirs religieux traditionnels. Il
en résulte des conflits au terme desquels la crise de
1962 entraîne un arbitrage de Senghor qui aboutit à
l’éviction brutale de Mamadou Dia et sa condamnation.
De son côté, l’Eglise catholique, après avoir
combattu le socialisme du temps de Mgr Lefèbvre,
s’est ralliée au socialisme africain lors de l’avènement
de Mgr Thiandoum. Cette vision d’un développement
intégral harmonisé, inspirée par le Père Lebret o.p. et
fondée sur le dialogue, est actuellement sous le boisseau.
On ne peut, pour autant, écarter les perspectives
fondamentales d’un développement durable centré
sur l’homme, conçu comme un acteur responsable.
Samir Marzouki (O.I.F) s’est ensuite penché sur les
pays arabes en y montrant le reflux des courants laïques
historiques. Malgré Nasser, Bourguiba ou le parti
Baath, les peuples n’étaient pas toujours préparés à
la sécularisation, ce qui a permis aux extrémistes religieux
de prospérer et de gagner des adeptes. Mais
l’Occident a sa part de responsabilité, par exemple
dans l’affaiblissement ou la destruction des régimes
laïques comme en Irak. Des intellectuels résistent et
la laïcité a même ses martyrs. Mais une nouvelle parole
libre se profile, d’abord sur Internet, et une alliance
est à rechercher entre laïques et musulmans
modérés pour faire front aux courants fondamentalistes.
Ghaleb Bencheikh devait tirer les conclusions de ce
panel en se penchant sur l’ « Islam noir ». Il a jeté un
regard bienveillant sur cet « Islam périphérique »
d’inspiration confrérique (soufisme), mais a invité à
manier avec précaution l’idée de « dialogue des civilisations
» pour ne pas tomber, a contrario, dans l’affrontement
imaginé par Huntington puisque si les
civilisations peuvent dialoguer, rien ne les empêche
d’entrer en collision. C’est à l’intérieur de chaque aire
civilisationnelle qu’on trouve ceux qui sont pour l’ouverture,
la bonté et la miséricorde et ceux qui sont
pour la fermeture, le fanatisme et l’extrémisme. Il a
souligné qu’il fallait en appeler à un Islam de beauté
et d’intelligence (et non pas modéré) et a condamné
fermement la sacralisation de la violence, qui ne saurait
être commanditée par la Transcendance. Il a enfin
affirmé que la Loi garantit la Foi aussi longtemps
que la Foi ne prétend pas dicter la Loi. Il ne faudrait
certes pas liquider la religion au nom du développement,
mais déconnecter le temporel du spirituel,
même dans une société monoreligieuse. Sinon, il y
aurait toujours un risque de collusion entre l’orthodoxie
et le politique, sans parler de la nécessité de
reconnaître le libre choix de la religion.
C’est sur cette note optimiste que s’est clôturée cette
journée de réflexion du 15 janvier.
Comme l’a souligné un invité, l’Ambassadeur Jean
Louis LUCET, les intervenants ont défriché de manière convaincante un vaste sujet centré sur l’Afrique
et capital pour l’entente entre les nations et les civilisations.
Il conviendra d’explorer plus à fond ce sujet
mais un premier pas a été accompli et ce fut un pas de
géant. Il est vrai que ce colloque a baigné dans la lumière
de la pensée et de la sensibilité de Léopold
Sédar Senghor, poète, philosophe, homme politique
d’envergure et véritable prophète des temps nouveaux.
Table ronde de conclusion le jeudi 16 janvier 2008
Comme l’avait souhaité le Comité d’organisation, la
matinée du 16 janvier 2008 a permis des échanges entre
intervenants mais aussi entre intervenants et invités
qui ont incontestablement
enrichi les acquis de la
rencontre.■
Les débats enregistrés figurent
dans les actes du
colloque, qu’il est possible
d’obtenir auprès du secrétariat
du CIFER à partir du 25
juillet 2008.
Tél. : 01 45 48 89 20
Courriel : senghore@wanadoo.fr