AMMA : quand la mousson se dévoile
Aida Diongue-Niang, © ADN
Connaître la date de déclenchement de la mousson en Afrique
de l’Ouest est capital pour les agriculteurs des pays de
cette zone géographique. Celle-ci détermine en effet le début
des semis. D’où l’importance des résultats qui ont été présentés
lors de la 3ème Conférence internationale du programme AMMA
(African Monsoon Multidisciplinary Analysis) qui s’est tenue à
Ouagadougou, au Burkina Faso, du 20 au 24 juillet dernier, et à
laquelle ont participé plus de 500 chercheurs, venus du monde entier.
Parmi ceux-ci, Aida Diongue-Niang, une météorologue de la
Division Recherche et Développement de l’Agence Nationale de la
Météorologie du Sénégal, également co-présidente du comité régional
du programme international THORPEX.
« Dans mon enfance, j’ai entendu parler à diverses reprises
des sécheresses catastrophiques qu’a connu l’Afrique
de l’Ouest, notamment au cours des années 70, et de leur
impact sur l’économie des pays africains et l’exode rural.
C’est une des raisons pour lesquelles durant mes études
universitaires j’ai décidé de m’orienter vers la météorologie
et plus particulièrement l’étude de la mousson », résume
Aida Diongue-Niang. Un DEUG scientifique général
puis une licence et une maîtrise de mécanique, option
mécanique des fluides, base essentielle pour qui souhaite
faire de la météorologie, obtenus à l’Université de Marseille,
la conduisent alors à s’inscrire à un DEA intitulé
« Physique et Chimie de l’Environnement » à l’Université
de Toulouse. Un stage effectué au Laboratoire d’Aérologie,
où elle fait la connaissance de chercheurs qui travaillent
notamment sur la modélisation des cyclones, finit
de la convaincre : elle sera météorologue.
Elle entame donc un Master au sein de l’École Nationale
de la Météorologie et son stage de recherche au Centre
National de Recherches Météorologiques (CNRM), une
Unité Mixte de Recherche Météo France/CNRS, avant de
se lancer dans une thèse sur la mousson africaine réalisée
dans le cadre du projet européen WAMP (West African
Monsoon Project), sous la direction de Jean Philippe Lafore,
chef d’équipe au CNRM et de Jean-Luc Redelsperger,
directeur de recherche au CNRS et actuel responsable
scientifique du programme AMMA. « WAMP est un
précurseur d’AMMA, qui a commencé en septembre
1997 pour s’achever en mai 2001. Nous étions quelques
doctorants et post-doctorants africains à y participer aux
côtés de chercheurs français, anglais et allemands », se
rappelle-t-elle. Elle s’intéresse alors plus particulièrement
à l’étude des « lignes de grain », des systèmes pluvieux
orageux qui apportent l’essentiel des pluies sur le Sahel.
Son objectif est de comprendre la dynamique de ces systèmes
et, si possible, de les prévoir à l’aide de modèles.
Mais si la prévision des orages est un exercice difficile,
en Afrique cela relève encore de l’exploit, tant sont nombreux
les mécanismes à prendre en compte qui sont souvent
mal représentés dans les modèles de prévision. Doctorat
en poche, Aida Diongue-Niang boucle ses études
supérieures par un post-doc en Angleterre, à l’Université
de Leeds, dans le cadre du projet JET-2000.
500 personnes impliquées dans un programme unique
De retour au Sénégal, elle intègre la Division Recherche
et Développement de l’Agence Nationale de la Météorologie
du Sénégal, pour y mener un travail tourné davantage
vers l’opérationnel. « Je fais de la R&D mais appliquée
à l’opérationnel. Nous travaillons notamment à l’évaluation
des modèles de prévision météorologique. Au
cours de ces deux dernières années, je me suis intéressée
tout particulièrement à la mise en place d’un modèle régional
», précise-t-elle. Rappelons que s’il existe des modèles
globaux, qui intéressent l’ensemble de la planète,
d’autres modèles, à maille plus fine, sont applicables à
l’échelle régionale. En l’occurrence, il s’agit d’un modèle
américain qu’il a donc fallu installer, tester et utiliser afin
que les prévisionnistes puissent en faire l’évaluation opérationnelle.
« C’est un travail très technique », souligne la
météorologue sénégalaise.
Entre temps, le programme AMMA a progressivement
été mis en place. Lancé en 2001, à l’initiative de chercheurs
français du CNRS, de l’IRD et de Météo-France,
dont Jean-Luc Redelsperger, ce programme international,
d’une durée de dix ans, est financé par un grand nombre
d’agences, en particulier de France, du Royaume-Uni,
des États-Unis et d’Afrique et a bénéficié d’une contribution
majeure du 6ème Programme Cadre Recherche et Développement
– PCRD – de la Communauté européenne.
Regroupant plus de 500 personnes, AMMA a pour but de
mieux comprendre le fonctionnement de la mousson africaine
et l’impact de ses fluctuations sur les sociétés ouest
africaines. Pour les chercheurs comme Aida Diongue-
Niang qui sont impliqués dans ce programme, il s’agit
donc de faire progresser les connaissances de la physique
de ce phénomène atmosphérique complexe et encore trop
mal compris, mais si important pour l’Afrique et ses populations,
qu’est la mousson, un mot provenant de l’arabe
« mawsin » qui signifie « saison ».
Cette saison pluvieuse qu’est la mousson se caractérise
par une inversion de la direction des vents, inversion essentiellement liée aux contrastes thermiques qui existent
entre le continent africain surchauffé et l’océan Atlantique.
D’où la nécessité pour AMMA de mieux appréhender
la physique de la mousson, en particulier au niveau du
cycle de l’eau, des systèmes convectifs et de leurs activités
électriques. Rappelons en effet que l’activité électrique
observée en Afrique de l’Ouest est l’une des plus élevées
de la planète, ce qui entraîne des répercussions sur la chimie
de l’atmosphère et notamment l’oxydation des gaz à
effet de serre. « Cette région est également aussi celle qui
exporte le plus d’aérosols, formant ainsi sur l’océan Atlantique
un panache important qui a des conséquences significatives
sur la formation des cyclones au large du Sénégal
», souligne la chercheuse de Dakar. Dès lors on comprend
qu’AMMA ait mobilisé des moyens aussi importants,
en particulier lors de la campagne 2006 qui a disposé
de quelque cinq avions, trois navires et de ballons de
l’énergie, équipés d’instruments sophistiqués, mais aussi
de centaines d’instruments au sol, aux côtés des 300 chercheurs
présents sur le terrain, répartis du Golfe de Guinée
au Sahara.
Des résultats significatifs pour AMMA
Aujourd’hui, AMMA touche à sa fin, du moins dans sa
première phase. Les résultats collectés sont considérables.
La qualité des communications scientifiques présentées
lors de la 3ème conférence internationale de ce programme
qui s’est déroulée en juillet dernier à Ouagadougou en
témoigne. « Les progrès accomplis en matière de
connaissances sur la mousson africaine sont énormes.
Aujourd’hui, nous comprenons mieux son déclenchement,
et les mécanismes qui le contrôlent ce qui permet
de mieux prévoir les différentes phases de ce phénomène
», résume Aida Diongue-Niang. Ainsi les chercheurs
d’AMMA sont parvenus à mettre en évidence la
mise en place d’une langue d’eau froide au niveau du
golfe de Guinée qui précède le déclenchement des pluies
de la mousson, langue qui exerce aussi une forte influence
sur la mousson elle-même.
Durant la mousson, on observe des pauses sèches qui peuvent
durer de quelques jours à parfois plusieurs semaines.
Or ces arrêts ou ces fortes diminutions de pluies peuvent
être désastreux pour les cultures. Il était donc important de
comprendre la raison de ces pauses et leur modulation.
Une équipe d’AMMA a montré l’influence d’un air plus
froid venant de la Méditerranée qui passe par l’Afrique du
Nord, entre l’Atlas et l’Agar. Or selon les régions où cet
air froid arrive, il entraîne une augmentation des pluies en
apportant de l’air humide de la Méditerranée ou, au
contraire, une diminution des pluies en réduisant la
convergence des vents. « En étudiant une échelle de deux
à dix jours de variabilité des pluies sous l’influence de cet
air froid, il est alors possible d’améliorer la prévision du
temps ».
En Afrique, la prévision du temps et du climat se concentre
en général sur une échéance d’un à deux jours ou sur la
saison. Dans le cadre d’AMMA, des chercheurs travaillant
sur les échelles intermédiaires, entre la semaine et le mois,
ont montré que l’activité des systèmes pluvieux en Afrique
subsaharienne présente des variations au cours du
déroulement de la mousson. Pour eux, il s’agit de comprendre
les mécanismes qui gouvernent ces évolutions
pour déterminer dans quelle mesure elles sont prévisibles.
Ainsi ces chercheurs ont montré qu’il existe des organisations
spatiales des systèmes pluvieux au-delà de celles des
systèmes individuels. Il existe donc des phases et des zones
préférentielles où l’activité pluvieuse est renforcée ou
bien diminuée.
Démarrage de la mousson : prévision précise
d’ici 5 à 10 ans
Ces quelques exemples illustrent pleinement l’extraordinaire
travail réalisé par les équipes d’AMMA. Pour autant,
il ne s’agit là que d’une première phase d’un programme
qui doit nécessairement se poursuivre. « Celle-ci va permettre
de consolider nos acquis en termes de prévision et
de développement de systèmes d’alerte, notamment pour
l’agriculture », s’enthousiasme Aida Dionge-Niang qui
estime que la contribution majeure pour le lancement de
ce « AMMA 2 » devrait venir une nouvelle fois de l’Europe.
« Le défaut de vulgarisation des programmes scientifiques
comme AMMA à destination des responsables politiques
africains est un frein, c’est certain. Aussi est-il important
de relayer davantage l’information scientifique
auprès des décideurs afin que ceux-ci disposent de tous les
éléments nécessaires à la définition de leur politique en
matière de science et de technologie », déclare-t-elle.
En revanche, du côté des populations, si la plupart des
agriculteurs ne connaît pas l’existence de ce programme,
ceux-ci savent que des scientifiques travaillent à l’amélioration
de la prévision météorologique. « Récemment, j’ai
participé à un séminaire itinérant à l’occasion d’un projet
de notre département agro-météo, financé dans le cadre
d’AMMA. L’objectif est de permettre aux agriculteurs
d’utiliser au mieux les informations fournies par la météorologie.
Or j’ai été agréablement surprise de voir que les
agriculteurs sont non seulement demandeurs mais
connaissent les limites de ce que nous leur proposons en
termes de moyens ».
D’ici 5 à 10 ans, il devrait être possible de prévoir de manière
satisfaisante le démarrage de la mousson africaine,
Aida Diongue-Niang en est convaincue. Mais pour cela, il
reste encore beaucoup à faire, que ce soit dans le cadre
d’AMMA, dont la prochaine phase pourrait être lancée au
cours de l’année qui vient, du moins l’espère-t-elle, ou par
le biais d’autres programmes importants comme THORPEX,
dont elle est la co-présidente du comité régional
africain. « Contrairement à AMMA, ce projet concerne
l’ensemble du continent africain mais se focalise sur la
prévision et son utilisation par les différents secteurs socio-
économiques ». Et là encore, il faut mobiliser beaucoup
d’énergie pour fédérer les scientifiques, des services
météorologiques opérationnels, des universités et également
les bénéficiaires de l’information météorologique et
climatique et par ailleurs trouver les crédits nécessaires.
Mais, de l’énergie, Aida Diongue-Niang n’en manque
pas.■
Jean-François Desessard,
Journaliste scientifique
Contact : Aida Diongue-Niang
Courriel : aida-dniang(at)yahoo.fr