Le mil, céréale des pauvres : elle a de l’avenir !
Epis de mil © IRD
Sur les quelque 6 milliards d’êtres humains qu’abrite la planète
Terre, 1 milliard d’entre eux, vivant principalement sur le continent
africain, est menacé par la faim. Dressé lors du Sommet Mondial
sur la Sécurité Alimentaire qui s’est tenu à Rome, du 16 au 18 novembre
dernier, sous l’égide de la FAO, ce constat est d’autant plus préoccupant
qu’il révèle une augmentation de 20 % du nombre de ces
« affamés » par rapport à l’an 2000. En l’absence de la quasi-totalité des
dirigeants des pays du G8, la communauté internationale s’est engagée
notamment « à investir davantage dans l’agriculture et à éliminer la faim
aussitôt que possible » ! Pour commencer, pourquoi ne pas mettre un
frein au véritable « star-system » qui règne dans le secteur des céréales,
en particulier en matière de R&D, avec les poids lourds que sont notamment
le maïs, le riz et le sorgho, dont le génome a déjà été séquencé, et
les seconds rôles, voire les figurants parmi lesquels se trouve le mil ?
Base de l’alimentation quotidienne de la cinquantaine de millions d’habitants
du Sahel, cette céréale n’intéresse en effet qu’une poignée d’équipes
de recherche dans le monde.
« Génétiquement parlant, le mil reste très peu connu »,
déclare d’emblée Yves Vigouroux, chargé de recherche
à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement),
au sein de l’Unité Mixte de Recherche (UMR)
« Diversité et Adaptation des Plantes Cultivées » qui
associe l’IRD, AgroSup Montpellier, l’INRA et l’Université
Montpellier 2. Qui plus est, aux dires des spécialistes,
la marge de progression de cette céréale est
énorme sur le plan agronomique. Ainsi à la station expérimentale
de l’International Crops Research Institute
for the Semi-Arid Tropics (ICRISAT), localisé à Sadoré,
au sud de Niamey, au Niger, le rendement des variétés
cultivées dans les meilleures conditions est de 1,5
tonne à l’hectare, alors qu’il n’est en moyenne que
de 0,4 tonne dans ce pays. « Et encore, il ne s’agit que
d’amélioration en termes de pratiques agronomiques.
C’est dire si le mil recèle un potentiel prometteur »,
s’enthousiasme ce chercheur. Pour autant, faute de faire
partie des quelques modèles de céréales qui intéressent
tout particulièrement la recherche mondiale sur les
plantes cultivées que dominent l’Amérique du Nord et
l’Europe, le mil reste plus que jamais « la céréale des
plus pauvres parmi les pauvres ».
Une vraie collaboration entre
chercheurs français et africains
Sous le vocable mil sont rangées plusieurs espèces, parmi
lesquelles Pennisetum glaucum est le mil cultivé
traditionnellement en Afrique de l’Ouest, dans la zone
sahélienne. Déjà présente, il y a au moins 3.500 ans
dans tout le Sahel et les pays tropicaux d’Afrique de
l’Ouest, cette céréale constitue aujourd’hui la base de
l’alimentation quotidienne des quelque cinquante millions
d’êtres humains qui peuplent la zone sahélienne.
D’où la nécessité de mieux la connaître, tant sur le plan
génétique qu’agronomique. Pour autant, les études menées
sur le mil restent limitées dans le monde. Premier
producteur mondial de l’espèce africaine de mil, devant
le Niger, l’Inde est sans doute l’un des pays les plus
actifs en matière de recherche sur cette céréale. En revanche,
aux Etats-Unis, seules deux ou trois équipes
travaillent sur le mil qui, précisons-le, y est utilisé
comme une plante fourragère. Aussi les rares recherches
menées outre-Atlantique portent-elles davantage
sur l’amélioration de la plante que de la graine. En Europe,
le constat est sensiblement identique, avec tout au
plus quatre équipes, une en Angleterre, une en Allemagne
et deux en France, dont l’Unité Mixte de Recherche
au sein de laquelle travaille Yves Vigouroux. Reste
enfin l’ICRISAT, organisme international dont le siège
est basé en Inde, mais qui dispose de plusieurs centres
de recherches et stations d’expérimentation, en particulier
au Niger, près de Niamey, et au Mali, dans la banlieue
de Bamako. Les programmes
de recherche qui
y sont développés couvrent
tous les aspects de
l’étude du mil jusqu’à
l’amélioration génétique.
« Nous sommes plutôt des
généticiens », précise
Yves Vigouroux. Aussi
l’approche de l’équipe de
Montpellier est-elle davantage
génétique. « Nous
essayons de comprendre
comment les différentes
variétés de mil qu’utilisent
les agriculteurs africains
s’adaptent aux variations
du climat, qui ont
été tout particulièrement importantes depuis les années 1970, avec une période
relativement sèche », explique-t-il. Leur objectif final est
de trouver le ou les gènes responsables de ces adaptations
afin de déboucher sur le développement de nouvelles
variétés de mil mieux adaptées à certains milieux.
Ces travaux, les chercheurs montpelliérains les mènent
dans le cadre de plusieurs programmes, en collaboration
avec leurs homologues africains de l’ICRISAT, de l’Université
Abdou Moumouni, à Niamey, de l’Institut National
de la Recherche Agronomique du Niger (INRAN)
et du Centre régional AGRHYMET qui regroupe neuf
Etats (Guinée-Bissau, Gambie, Sénégal, Cap-Vert, Mauritanie,
Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad). Institution
spécialisée du Comité Permanent Inter-Etats de Lutte
contre la Sécheresse du Sahel (CILSS), celle-ci a pour
objectifs, d’une part de contribuer à la sécurité alimentaire
et à l’augmentation de la production dans les pays
membres du CILSS, d’autre part d’aider à l’amélioration
de la gestion des ressources naturelles de la région du
Sahel. « Ce travail est une vraie collaboration qui passe
par différentes étapes, que nous menons à Montpellier
ou au Niger, en fonction du travail à accomplir. Par
exemple, si l’étude génétique est réalisée à Montpellier,
certains génotypages sont faits au Niger. Et c’est de la
confrontation permanente de nos résultats qu’émergent
les avancées comme l’identification
du gène PHYC au
sein du génome du mil ».
Découvertes de gènes
d’importance
agronomique
Le gène PHYC joue un rôle
prépondérant dans la perception
de la lumière par la
plante. Les chercheurs ont
en effet découvert une association
significative entre les
variations génétiques, d’une
espèce à l’autre, de ce gène
et celles de la durée de la
floraison, ainsi que de certains
traits morphologiques
comme la longueur des épis
et le diamètre de la tige. Or la floraison est étroitement
liée aux conditions climatiques. Ainsi une variété à floraison
longue est mieux adaptée aux climats plus humides,
et inversement. « Par exemple, les espèces cultivées
en Afrique tropicale côtière fleurissent en 160 jours,
alors que 45 jours peuvent parfois suffire pour la floraison
des variétés sahéliennes. Pour identifier ce gène
PHYC, les chercheurs français et leurs homologues du
Niger ont utilisé une méthode novatrice qui prend en
compte l’histoire évolutive des populations de mil.
« Pour commencer, nous avons sélectionné 90 lignées et
mené 3 essais sur le terrain au Niger, entre 2005 et 2006,
afin de les caractériser. Tous leurs paramètres – date de
floraison, ramification, hauteur de la plante, taille et diamètre
de l’épi – ont été passés au crible », explique Yves
Vigouroux. Les chercheurs ont pu alors séquencer 8 gènes
de floraison des lignées étudiées, avant de leur appliquer
une analyse statistique qui tienne compte de la
structure des populations et des liens de parenté dans les
échantillons étudiés. Utilisant ainsi les croisements qui
ont eu lieu depuis des milliers d’années, ces chercheurs
ont pu alors isoler très finement le gène PHYC, particulièrement
important pour l’adaptation du mil au climat.
« C’est une nouvelle approche qui permet d’accélérer
considérablement l’identification de gènes d’importance
agronomique », précise le chercheur montpelliérain.
Depuis, un second gène a été identifié par ces chercheurs,
ceux-ci poursuivant par ailleurs leurs travaux sur
PHYC. « L’intérêt d’identifier ce gène ? Il est alors possible
de faire ce qu’on appelle de l’amélioration par marqueur
afin d’obtenir des variétés de mil plus ou moins
précoces », indique-t-il. Reste à présent à transférer ces
connaissances au sein des instituts nationaux de recherche,
au Niger ou au Mali, voire à l’ICRISAT, afin que
ces équipes poursuivent ce travail dans le cadre de leurs
programmes d’amélioration des plantes cultivées. Plus
concrètement, l’agriculteur d’Afrique de l’Ouest devra
sans doute attendre encore une bonne dizaine d’années
au minimum pour voir cette nouvelle variété de mil arriver
sur le marché. Or pendant ce temps, la population
d’un pays comme le Niger aura continué de croître, alors
qu’elle a déjà quasiment doublé au cours de ces dernières
années, d’où la multiplication par 2 des surfaces
cultivées pour répondre à la demande en mil. « Le problème
est que les rendements n’ont pas augmenté. Pire,
ils ont même tendance à diminuer. Or il est impossible
d’étendre à l’infini la superficie des terres cultivées.
Pour autant, la population du Niger devrait à nouveau
quasiment doubler au cours des vingt prochaines années
».
Le mil a une carte à jouer
Face à cette situation, il est donc urgent dans un premier
temps de parvenir à augmenter les rendements à l’hectare
en cultivant le mil dans les meilleures conditions
agronomiques possibles. Cela dit, cette solution, si elle
permet, comme nous l’avons vu, d’envisager des marges
de progression importantes en termes de rendement,
n’est pas applicable à l’ensemble des terres de la zone
sahélienne qui, rappelons-le, connaît une baisse tendancielle
de sa pluviométrie depuis une quarantaine d’années.
D’où l’intérêt alors des travaux menés par les chercheurs
de l’IRD et de l’Université Abdou Moumouni, à
Niamey qui, en contribuant à créer par sélection génétique
de nouvelles variétés de mil plus précoces, permettront
de maintenir la culture de cette céréale dans des
zones arides. « Je ne vois aucune autre plante capable de
la remplacer dans ces environnements difficiles. Qui
plus est, dans un contexte de changement climatique, le
mil a une carte à jouer. A nous de l’y aider », conclut
Yves Vigouroux. ■
Jean-François Desessard,
Journaliste scientifique
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Contact : Yves Vigouroux
Courriel : yves.vigouroux(at)mpl.ird.fr