Le parcours du combattant d'un médecin chercheur
Séance de travail dans un village non loin de la réserve du Dja (Est Cameroun) © E. Betsem
Entre l’Afrique et l’Institut Pasteur, c’est une
très longue histoire. Ainsi plusieurs pays de
ce continent, parmi lesquels le Cameroun, la
Côte d’Ivoire et le Sénégal, abritent un Institut Pasteur
. Quelques étudiants, médecins et chercheurs
africains arrivent également à venir faire une thèse
ou un post-doc dans les laboratoires de l’Institut
Pasteur à Paris, voire suivre une des multiples formations
que cet établissement dispense chaque année. Edouard Betsem est l’un d’entre eux. Médecin
camerounais, il entame aujourd’hui la dernière année
d’une thèse en virologie qu’il mène au sein de
l’Unité d’Epidémiologie et Physiopathologie des
Virus Oncogènes que dirige Antoine Gessain. Un véritable parcours du combattant pour ce trentenaire qui
souhaite ensuite retourner dans son pays, en milieu hospitalier, afin d’y faire de la recherche translationnelle1.
Quoi que puissent en penser certains responsables politiques
qui n’ont de la recherche scientifique qu’une image
fort éloignée de la réalité, faute de s’y intéresser, le métier
de chercheur n’est pas de tout repos. Ainsi vouloir
l’exercer nécessite parfois d’effectuer un véritable parcours
du combattant où les obstacles ne manquent pas.
Edouard Betsem en sait quelque chose. Après avoir fait
sa médecine au Cameroun, à Yaoundé, il s’est installé
dans le Sud de son pays où il a exercé son métier de
médecin généraliste, durant deux ans, au sein d’une région
où vit une population rurale d’environ 6.000 personnes
constituée essentiellement de Bantous d’ethnies
Fang et Bulu mais aussi de Pygmées de l’ethnie Baka.
« Devant assumer des responsabilités cliniques et hospitalières,
il fallait également que je coordonne des activités
de santé publique, avec en particulier les activités
élargies de vaccination dans les communautés villageoises,
la coordination des activités préventives de la lutte
contre le VIH et la surveillance des maladies à potentiel
épidémique », résume-t-il.
Son travail l’amène alors à faire la connaissance de
chercheurs français, les uns de l’Institut Pasteur, les autres
de l’Institut de Recherche pour le Développement
(IRD). Ceux-ci souhaitent développer leur travail de
veille microbiologique dans la zone que couvre le médecin
camerounais. « C’est ainsi que j’ai commencé de
manière progressive à participer à un programme de
génétique des populations dans lequel mon rôle sur le
terrain consistait à faire du recensement des populations,
essentiellement des Pygmées », se rappelle-t-il. Par la
suite, dans le cadre d’un programme axé sur les transmissions
inter-espèces des virus foamy des singes aux
hommes, et sur l’épidémiologie des virus oncogènes,
son rôle sur le terrain a consisté à participer à l’identification
de groupes à risque pour les transmissions interespèces
et à la collecte et préparation d’échantillons
biologiques chez ces personnes ciblées ainsi que d’autres
personnes volontaires dans la population générale.
Virus foamy, Sarcome de Kaposi et herpèsvirus
humain 8
Cette première expérience avec le monde de la recherche
conduit ce médecin à s’inscrire à l’une des 28 formations
que l’Institut Pasteur dispense chaque année.
« Ce type de formation en virologie n’existe pas au Cameroun,
du moins à ce niveau. Partir à l’étranger est
donc une nécessité », constate-t-il. Ainsi à Paris, durant
trois mois, il suit une formation spécifique qui lui permet
de découvrir l’ensemble des virus impliqués dans la
pathologie humaine et vétérinaire. Après cette formation,
il effectue un stage, d’une durée identique, dans
l’Unité d’Epidémiologie et Physiopathologie des Virus
Oncogènes que dirige Antoine Gessain au sein de l’Institut
Pasteur. « Jusqu’ici, j’étais un enquêteur qui collectait
des échantillons sur le terrain. Or avec ce stage, j’ai pu réaliser un travail technique dans un laboratoire de
haut niveau sur une partie de ces échantillons », souligne-
t-il. Un travail aboutissant à la soutenance d’un mémoire
à la Faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales
de Yaoundé qui finalise ses études d’internat en
Biologie Clinique.
L’objectif de Edouard Betsem est alors de poursuivre par
une thèse de science en virologie. Une nouvelle aventure,
le mot n’est pas trop fort, qui nécessite de s’y plonger
pleinement, avec des journées quelques fois interminables,
et cela pendant trois ans. Pour y parvenir, il faut
donc commencer par trouver les ressources financières
nécessaires. Le temps presse et les lourdeurs administratives
du Cameroun poussent ce médecin à s’adresser au
Service de la Coopération au Consulat de France de
Yaoundé. Le Ministère des Affaires Etrangères français
lui accorde un financement de la moitié des 36 mois que
doit durer son travail de thèse, ce qui est exceptionnel
puisque habituellement, seuls 12 mois sont financés dans
le cadre de ce type d’échanges. Parallèlement, l’unité de
recherche au sein de laquelle Edouard Betsem réalise sa
thèse parvient à trouver une solution complémentaire qui
lui permet de percevoir une sorte de gratification versée
par l’Institut Pasteur. Résultat : le médecin camerounais
bénéficie au total d’un financement identique à celui que
toucherait un étudiant français.
La thèse dans laquelle il s’est lancé porte sur le Sarcome
de Kaposi et le virus herpès humain 8 (HHV-8) qui est
l’agent étiologique de cette tumeur cutanée, endémique
au Cameroun et principal cancer chez les sujets porteurs
du VIH et qui développent le SIDA. « Il s’agit de décrire
l’épidémiologie du sarcome de Kaposi et du HHV-8 dans
des populations Bantous et Pygmées du Cameroun et la
variabilité génétique du HHV-8 sur lesquelles il n’existe
que peu d’informations », indique-t-il. Parallèlement,
Edouard Betsem travaille sur les mécanismes de transmission
inter-espèces des virus « foamy » ou
« spumavirus » des singes aux hommes, dans les mêmes
régions du Sud et de l’Est du Cameroun. C’est un rétrovirus
assez particulier qui, jusqu’à présent, s’est avéré non
pathogène. « Je travaille sur la description dans un environnement
naturel des mécanismes primaires à l’origine
de l’émergence de ce virus dans la population humaine et
d’une possible transmission inter-humaine. Il s’agit aussi
de découvrir s’il existe une pathologie sous-jacente ou
même des anomalies biologiques, y compris minimes »,
résume-t-il. Ces travaux sont d’autant plus importants
que ce rétrovirus représente un enjeu scientifique et médical
important notamment en tant que vecteur dans le
cadre des thérapies géniques.
Retour au pays pour contribuer à son développement
C’est un travail important que réalise actuellement
Edouard Betsem, un travail qui a nécessité notamment de
se rendre plusieurs fois sur le terrain, au Cameroun afin
de collecter des échantillons supplémentaires. Aussi sa
thèse pourrait-elle bénéficier d’une prolongation de 12
mois. Mais rien n’est encore fait et pour l’heure, il devra
impérativement soutenir son travail à l’automne 2010.
Une chose est certaine, une fois sa thèse en virologie
achevée et soutenue, il retournera au Cameroun, « où il y
beaucoup à faire, à décrire, dans le cadre de l’épidémiologie
des virus associés ou non à une pathologie chez
l’homme, à la fois au sein des populations et en milieu
hospitalier ». Aux dires de ce médecin, il s’agit quasiment
d’un terrain à bâtir. D’où la nécessité pour le Cameroun
de disposer de professionnels comme lui. « Il est
donc très important pour moi de retourner dans mon pays
afin de contribuer à son développement, notamment par
des travaux scientifiques de qualité et par la formation
des générations qui viennent après moi », affirme-t-il.
Sans doute postulera-t-il pour entrer dans le milieu hospitalier,
afin d’y poursuivre de la recherche translationnelle
ou d’y mener des essais cliniques. Mais pas question de
faire de la recherche fondamentale. Edouard Betsem souhaite
en effet participer activement au développement de
solutions thérapeutiques afin de lutter contre certaines
pathologies humaines. Il voudrait également enseigner,
l’enseignement étant chez lui une véritable vocation.
« Chaque citoyen devrait mettre à disposition les
connaissances dont il est dépositaire ». Cela dit, il sait
que la route est encore longue et parfois semée d’embûches.
« Il arrive parfois que certains soient tentés d’aller
travailler ailleurs, à l’étranger par exemple, dans des établissements
où les conditions de travail, matérielles et
financières, sont très supérieures à celles qu’offre le Cameroun.
Il est alors certain que la tentation de partir est
grande », reconnaît-il.■
Les virus foamy, des rétrovirus particuliers
Isolés pour la première fois en 1954, les virus foamy, également
appelés spumavirus, sont des rétrovirus animaux
complexes considérés comme non pathogènes. Largement
répandus notamment chez les félins, les bovins, les équins
et les primates non humains, ces virus ne sont pas naturellement
présents chez l’homme. Pour autant, des cas de
transmission accidentelle du singe à l’homme ont été décrits,
principalement chez les techniciens de laboratoire
mais aussi au sein de populations en contact avec des primates
non humains. Si les virus foamy persistent tout au
long de la vie de l’animal, ils n’induisent aucune lésion
apparente ni pathologie. L’absence de maladie associée en
fait évidemment des outils prometteurs pour la thérapie
génique. Les virus foamy pourraient en effet servir de vecteur
de gène.
L’enseignement, une des missions de l’Institut Pasteur
Depuis sa création en 1888, l’Institut Pasteur remplit une
mission de formation et de partage des connaissances liés
aux enjeux de santé publique et de recherche. De niveau de
la 2ème année de Master ou plus, les cours théoriques et pratiques
dispensés dans le cadre de formations initiales et
continues, au nombre de 28, sont organisés autour de trois
pôles thématiques : le pôle « Mécanismes du Vivant
» (MV), le pôle « Biologie des Microorganismes
» (BM) et le pôle « Epidémiologie et Santé publique
» (EPI). Chaque année, plus de 4.300 heures de cours
sont ainsi dispensées par une centaine de conférenciers à
plus de 450 élèves de près d’une soixantaine de nationalités.
Jean-François Desessard,
Journaliste scientifique
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1 Recherche translationnelle : située entre la recherche fondamentale
et la recherche clinique, elle permet d'accélérer l'application
des recherches les plus récentes au bénéfice du patient.
Contact : Edouard Betsem
Courriel : edouard.betsem@pasteur.fr