Informatique et mathématiques appliquées au service du développement économique et social
Maurice Tchuente © M. T.
Fin novembre dernier, à Yaoundé au Cameroun, était signée la convention
de création du Laboratoire International de Recherche en Informatique
et Mathématiques Appliquées (LIRIMA) que dirige le professeur
Maurice Tchuente, un informaticien camerounais de réputation internationale.
Celle-ci faisait suite à la signature, le mois précédent, d’une autre convention,
celle de la création de l’Unité Mixte Internationale UMMISCO (Unité de
Modélisation Mathématique et Informatique de Systèmes Complexes), dirigée
par le professeur Pierre Auger. Impliquant d’un côté l’INRIA* et 6 universités
africaines, de l’autre l’IRD**, l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC Paris 6) et 5
universités, dont 4 africaines et 1 vietnamienne, le LIRIMA et l’UMMISCO résultent
d’une même démarche visant à accroître la mise en réseau des équipes de recherche du Nord et du Sud.
Concernant l’état de la recherche scientifique en Afrique
Centrale et de l’Ouest, le professeur Maurice Tchuente
dresse un constat sans appel. Ainsi s’il rappelle qu’il
existe de nombreuses poches d’excellence scientifique sur
ce continent, animées par de petites équipes travaillant en
partenariat avec des institutions du Nord et en particulier
françaises, il regrette leur trop grande fragilité et la faiblesse
de leur ancrage institutionnel. En outre, il estime
que, contrairement aux sciences biologiques, médicales et
agronomiques où les programmes de recherche sont traditionnellement
liés aux priorités gouvernementales, les
problématiques de recherche des équipes travaillant dans
les sciences dites « dures », principalement la physique et
les mathématiques, sont généralement liées aux thématiques
développées au Nord et sont trop souvent sans lien
avec les défis nationaux que doivent relever les pays
d’Afrique. Ajoutez à cela une coopération entre institutions
africaines qui reste trop faible et, pire, une
« hémorragie massive de nos jeunes » qui, faute de structures
d’accueil au Sud, s’en vont travailler dans les laboratoires
partenaires du Nord. « Des 12 étudiants de la première
promotion du Master 2 professionnel Réseaux et
Applications Multimédia que propose l’Université de
Yaoundé 1 depuis 2008, 6 poursuivent aujourd’hui une
thèse au sein des laboratoires de nos partenaires du
Nord », constate cet universitaire qui ajoute : « C’est la
preuve que le niveau de nos étudiants est tout à fait remarquable,
ce dont nous pouvons être fiers. Mais force est de
constater que ces thésards seraient très utiles pour venir
renforcer les effectifs de certains de nos laboratoires ».
L’émergence d’une prise de conscience de
l’importance de la science
N’allez pas croire pour autant que Maurice Tchuente est
un pessimiste de plus, bien au contraire. Car s’il dresse ce
constat sans concession, il affiche néanmoins un optimisme
forcené, en particulier au regard de certaines évolutions
récentes dans différents pays d’Afrique et en particulier
dans son pays, le Cameroun. « J’observe un fort
engouement de nos jeunes pour les disciplines scientifiques
et plus particulièrement l’informatique. Aussi assistons-
nous à la multiplication des formations en informatique
qui rencontrent beaucoup de succès au niveau bac +
2, voire bac + 3, le niveau Master connaissant encore des
difficultés faute des ressources humaines capables d’assurer
ces formations ». Autre raison de se réjouir pour cet
informaticien réputé, les efforts consentis actuellement
par le gouvernement camerounais en matière d’enseignement
supérieur et de recherche, notamment à travers la
création du compte d’affectation spéciale pour la modernisation
de la recherche qui permet aujourd’hui aux chercheurs
de bénéficier d’une allocation spécifique chaque
trimestre. Parallèlement, un projet de mise en place d’un
fonds d’appui à la recherche et à la professionnalisation
visant à rendre les universités camerounaises attractives et
compétitives tant au plan national que sous-régional ou
international a été lancé.
« La prise de conscience par les autorités politiques de
l’importance de la recherche dans le développement économique
d’un pays est en marche. Et celle-ci dépasse
largement les frontières du Cameroun », déclare-t-il. Les
bailleurs de fonds des pays africains qui ont affirmé, durant
longtemps, que l’enseignement supérieur n’était pas
une priorité, conduisant ainsi des gouvernements à arrêter
le recrutement dans les universités ou encore à réduire les
financements publics alloués à ces établissements, en sont
aujourd’hui convaincus. Le développement économique
d’un pays ne pouvant être mené à terme sans l’appui de la
recherche, il est donc nécessaire de disposer en amont
d’un enseignement supérieur de haut niveau. Maurice
Tchuente en veut pour preuve le projet de création de la
« Pan African University », lancé par l’Union Africaine,
dont l’objectif est de favoriser le développement d’un
espace universitaire africain. Permettant de mutualiser les
ressources humaines et les moyens techniques de chaque
pays impliqué dans ce projet, la Pan African University
devrait ainsi conduire à l’émergence de projets menés en
commun. « La Conférence des Ministres de l’Education
de l’Union Africaine (COMEDAF) a pris le projet en
main et s’y intéresse de très près. Il est permis d’espérer un démarrage à la rentrée universitaire 2010 », indique-t-il.
L’aboutissement d’une même « démarche réseau »
C’est dans ce contexte d’une Afrique qui réfléchit à ce
qu’elle pourrait être demain et souhaite pouvoir décider
davantage de ce que sera son avenir, autrement dit d’une
Afrique bien loin des seuls clichés catastrophistes qui circulent
sur elle dans la presse, qu’est née l’idée de créer le
LIRIMA et l’UMMISCO. « La présence de l’INRIA sur le
continent africain ne date pas d’hier puisqu’elle remonte à
1986. Une convention avait alors été signée entre l’INRIA,
l’Université de Yaoundé et l’Université des Nations Unies
(UNU), pour la mise en place de la première formation
doctorale en informatique », rappelle Maurice Tchuente. Et
c’est à partir de ce noyau qu’a été créé un réseau informatique
qui, depuis 1992, année de la première édition à
Yaoundé, organise tous les deux ans un colloque regroupant
l’ensemble des chercheurs en informatique de l’Afrique
francophone. Ce réseau a conduit notamment à l’émergence
d’un important projet portant sur les Mathématiques
et l’Informatique, SARIMA, financé entre 2004 et 2008
par le ministère des Affaires Etrangères et Européennes.
Or en 2009, à l’occasion de l’évaluation de ce projet, il est
apparu qu’il était possible et souhaitable de fédérer toutes
ces recherches menées dans le domaine des STIC
(Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication)
et de créer un laboratoire avec l’INRIA. C’est
ainsi qu’est né le LIRIMA qui se structure progressivement
et vient de tenir la première réunion de son comité de
pilotage.
De son côté, l’IRD, dont l’implantation en Afrique est
beaucoup plus ancienne, a créé l’UMMISCO dès janvier
2009, cette Unité Mixte Internationale étant le prolongement,
sous une autre forme, de l’Unité de recherche GEODES
de l’IRD créée en 2000. « En 2007, il est apparu que
le réseau MAT (Modélisation et Applications Thématiques)
mis en place depuis 2003 par l’IRD, autour de la
modélisation mathématique et informatique appliquée aux
systèmes environnementaux et sociaux - réseau qui fédérait
des laboratoires africains et l’UR GEODES de l’IRD -
pouvait et devait évoluer en une Unité Mixte Internationale
», rappelle Maurice Tchuente. Placée sous la double
tutelle de l’IRD et de l’Université Pierre et Marie Curie
(UPMC Paris 6) l’UMMISCO a donc été bâtie autour de
l’ancienne unité GEODES et de ses équipes partenaires en
France, en Afrique et en Asie du Sud-Est. A vocation recherche
tout comme le LIRIMA, l’UMMISCO a en plus
vocation à dispenser des formations d’où son soutien à un
réseau de Master en « Systèmes Complexes » et à un Programme
Doctoral International. Aboutissement d’une
même « démarche réseau », ce Laboratoire International de
Recherche et cette Unité Mixte Internationale sont donc
pleinement complémentaires. « Il n’y a pas de concurrence
entre ces deux structures. Côté français, une réflexion est
même engagée pour faire émerger une synergie entre ces
deux réseaux », précise Maurice Tchuente.
La recherche scientifique comme catalyseur autour
d’un même élan
Aujourd’hui directeur de recherche à l’IRD au sein d’une
équipe de l’UMMISCO et directeur du LIRIMA, le professeur
Maurice Tchuente s’intéresse donc plus particulièrement
à la modélisation épidémiologique. Ce chercheur
dont les travaux portent globalement sur les réseaux d’automates
et les systèmes coopératifs et complexes, c’est-àdire
des réseaux composés d’un grand nombre d’entités en
interaction, a mené des recherches aussi bien théoriques
que tournées vers l’application. Dans le domaine de ce que
les informaticiens appellent le « massivement parallèle »,
qui consiste grosso modo a faire fonctionner en parallèle
un grand nombre de processeurs afin d’exécuter plus rapidement
des tâches comportant un très grand nombre de
calculs, ce chercheur camerounais a notamment développé
des algorithmes aujourd’hui « implémentés » sur ce type
de machines. « Après avoir eu la chance d’exercer comme
recteur de l’Université à Dschang, Ngaoundéré et Douala
et m’être impliqué dans la politique, en particulier en participant
au gouvernement du Cameroun, j’ai décidé dès
2005, quand j’ai repris mes travaux scientifiques, de m’attaquer
à une problématique plus ancrée sur la réalité nationale.
Or il m’a semblé que le domaine de la santé était celui
où il y avait le plus grand besoin d’apports d’outils mathématiques
et informatiques », explique-t-il.
Ainsi son équipe travaille actuellement avec les chercheurs
du Centre de Yaoundé de l’Institut Pasteur, en particulier
avec le docteur Pascal Boisier qui dirige l’Unité d’Epidémiologie
et de Santé Publique. « Nous sommes en train de
développer une plate-forme informatique de suivi épidémiologique
de la rage », indique-t-il. De même, avec l’Université
de Saint-Louis du Sénégal, avec laquelle l’équipe
de Maurice Tchuente réalise des échanges d’étudiants et
d’enseignants, un travail est en cours concernant la transmission
de l’hépatite B. « Nous essayons de voir quel est
l’impact de la vaccination sur l’évolution de cette maladie
en Afrique ». L’informatique et les mathématiques appliquées
ont donc un rôle considérable à jouer, tant en matière
de santé que d’environnement.
D’où l’importance du LIRIMA et de l’UMMISCO dont
Maurice Tchuente attend beaucoup. Ils vont en effet
contribuer à promouvoir la formation et la recherche scientifique
de haut niveau en informatique et mathématiques
appliquées, en relation avec des problématiques du développement
économique et social, qui plus est dans le cadre
de partenariats publics et privés, et offrir localement des
cadres de travail attractifs et propices à la formation des
nouvelles générations d’enseignants et de chercheurs dans
ces disciplines. « Le LIRIMA et l’UMMISCO permettront
aussi de structurer et de fédérer les relations scientifiques
de manière à assurer, grâce à un meilleur ancrage institutionnel
une plus grande pérennité et l’appropriation par les
universités africaines hôtes », s’enthousiasme-t-il. Dans ce
contexte, la recherche scientifique ne pourrait-elle pas à
terme constituer une sorte de catalyseur pour regrouper des
pays africains dans un même élan ? ■
Jean-François Desessard
Journaliste scientifique
* Institut national de recherche en informatique et automatique
** Institut de Recherche pour le Développement,
Contact : Maurice Tchuente
Courriel : Maurice.Tchuente@ens-lyon.fr