Megha-Tropiques un programme majeur pour l'Afrique de l'Ouest
Marielle Gosset © M.G.
Le 12 octobre dernier, le satellite du programme franco-indien
Megha-Tropiques était lancé par la fusée indienne PSLV depuis la
base de Sriharikota en Inde. Placé sur orbite à 865 km d’altitude,
avec une inclinaison à 20 °, ce satellite, qui emporte à son bord différents
instruments, va permettre de fournir des données sur le cycle de l’eau
atmosphérique et les échanges d’énergie dans les régions intertropicales,
des données que la communauté scientifique du monde entier, impliquée
dans l’étude du climat, attend avec impatience. Dans le cadre de ce programme,
l’IRD met en place, avec le soutien du CNES, un super site de
validation au Burkina Faso, et notamment un radar polarimétrique, en
partenariat avec la Direction de la Météorologie Nationale de ce pays et
l’Université de Ouagadougou. Une « première » en Afrique de l’Ouest
qui pourrait conduire à terme au développement d’outils de prévision des
inondations.
« Tout cela s'est décidé très rapidement. Fin 2010 nous pensions en effet que le super site de validation que nous
souhaitions installer en Afrique de l’Ouest dans le cadre
de la mission Megha-Tropiques serait localisé à Niamey,
au Niger, où se trouvait alors notre radar polarimétrique
pour une campagne de pré-validation algorithmique.
Mais des problèmes de sécurité nous ont obligé à quitter
ce pays », explique Marielle Gosset, hydrométéorologue
de l’IRD au sein du laboratoire Géosciences Environnement
Toulouse (GET) et coordinatrice de l’ensemble des
aspects « validation au sol » dans le cadre de Mégha-
Tropiques. C’est au printemps 2011 qu’a émergé l’idée
de baser ce super site au Burkina Faso. « Nous avons
donc prospecté dans ce sens et aujourd’hui, ce partenariat
avec le Burkina Faso apparaît comme un modèle
d’efficacité », tient-elle à souligner.
► De l’importance d’un radar météorologique
en Afrique de l’Ouest
Les radars météorologiques dont fait partie le radar polarimétrique
Xport de l’IRD, sont des instruments qui permettent
de disposer d’une vision tridimensionnelle de ce
que l’on appelle les « systèmes précipitants », c’est-à-dire
des nuages et de la pluie, dans un rayon de 100 à 200 kilomètres.
Depuis déjà plusieurs années, les services météorologiques
des grands pays les utilisent pour effectuer
un suivi en temps réel des précipitations et observer ainsi
la dynamique de celles-ci. « Ces radars peuvent être utilisés
également pour mesurer quantitativement une précipitation
et déterminer par exemple quelle quantité d’eau
s’est infiltrée dans le sol afin de connaître son devenir
hydrologique », indique Marielle Gosset dont les travaux
qu’elle mène en collaboration avec des chercheurs de
différents pays d’Afrique de l’Ouest sur l’estimation des
pluies, via l’exploitation des radars, visent à développer
des applications hydrologiques.
L’autre intérêt pour les chercheurs de disposer de ces mesures
collectées par les radars météorologiques est de
pouvoir dresser une estimation très fine des précipitations
sur une superficie d’environ 10 000 à 20 000 km2, « une
estimation de référence qui va permettre d’évaluer
d’autres types de produits pluviométriques dont les pays
d’Afrique de l’Ouest ont besoin », précise la chercheuse
toulousaine. Le satellite lancé le 12 octobre dernier dans
le cadre de la mission franco-indienne Mégha-Tropiques
et mis en orbite à 865 km d’altitude (voir encadré), va
fournir des produits pluviométriques globaux, sur toute la
bande tropicale. Or, sur certains sites localisés sur cette
bande, en Inde, en Australie, au Japon et au Brésil, des
radars météorologiques vont permettre d’effectuer une
mesure de qualité grâce à laquelle pourront être évalués
les produits satellitaires de Mégha-Tropiques. « Il n’y
avait pas de radar météorologique disponible pour ces
études en Afrique de l’Ouest. C’est la raison pour laquelle
nous avons proposé au CNES d’y envoyer notre
radar polarimétrique. Si l’on excepte l’Afrique du Sud,
c’est une première en Afrique d’utiliser un radar, qui plus
est, innovant, pour faire de la validation de produits satellitaires
», s’enthousiasme Marielle Gosset.
► La recherche en Afrique n’est pas un
long fleuve tranquille
Développé par Frédéric Cazenave de l’IRD, ce radar polarimétrique
Xport, qui est en fait un prototype, est exploité
par deux laboratoires, le laboratoire Géosciences
Environnement Toulouse (GET) et le Laboratoire d’Etude
des Transferts en Hydrologie et Environnement (LTHE)
de Grenoble. Utilisé durant deux ans à l’occasion d’une
campagne menée dans le cadre du programme international
AMMA (Analyse Multidisciplinaire de la Mousson
Africaine), cet instrument a rejoint dès 2010 le Niger pour une durée d’un an, l’observatoire AMMA Catch
(Couplage de l’Atmosphère Tropicale et du Cycle Hydrologique)
ayant été sélectionné alors comme site de
validation des produits pluviométriques Mégha-Tropiques pour l’Afrique de l’Ouest. Pendant sa thèse,
effectuée au sein d’AMMA, Eric-Pascal Zahiri, aujourd’hui
enseignant chercheur au sein du Laboratoire de
Physique de l’Atmosphère et de Mécanique des Fluides
(LAPA-MF) de l’Université de Cocody à Abidjan, en
Côte d’Ivoire, a développé ce qu’on appelle des algorithmes
qui servent à transformer la donnée brute fournie
par le radar en un produit utilisable dans le domaine de la
pluviométrie.
La pratique de la recherche scientifique sur le continent
africain n’étant pas, loin s’en faut, un long fleuve tranquille,
les chercheurs ont dû quitter Niamey fin 2010
pour des problèmes de sécurité et relever le défi, un de
plus, de trouver en un temps record un autre site de validation
où installer leur radar. « L’idéal aurait été de pouvoir
l’installer en Côte d’Ivoire qui compte quelquesunes
des équipes de recherche les plus dynamiques et
compétentes d’Afrique dans ce domaine des radars météorologiques.
Mais les graves problèmes que connaissaient
alors le pays ne l’ont pas permis », résume la
chercheuse de l’IRD. D’où l’installation du site dans le
pays voisin, le Burkina Faso, plus particulièrement en
raison d’antécédents positifs en termes de partenariat.
Ainsi la Direction de la Météorologie Nationale a accepté
d’héberger l’instrument de l’IRD et de mettre à disposition
du personnel technique. Animé par Frédéric Cazenave,
ingénieur IRD affecté à Ouagadougou pour la
coordination du super site, et par François Zougmoré de
l’Université de Ouagadougou, une équipe scientifique se
fédère autour des activités de Megha-Tropiques au Burkina
Faso.
Autres partenaires impliqués dans le projet, l’Institut de
l’Environnement et des Recherches Agricoles (INERA)
et la Fondation 2IE (Institut International d’Ingénierie de
l’Eau et de l’Environnement), basée également dans la
capitale du Burkina Faso, qui accueillera certains pluviomètres
de l’IRD utilisés pour valider le radar polarimétrique.
« Nous avons évoqué avec les responsables de
cette fondation la possibilité à terme peut être de développer
des formations, voire des séminaires, sur la télédétection
appliquée à l’eau et à l’environnement, domaine
que le programme d’enseignement de la Fondation
ne couvre pas actuellement », souligne-t-elle.
L’Agence pour la Sécurité de la Navigation Aérienne en
Afrique et à Madagascar (ASECNA) aidera pour sa part
à réaliser une campagne de radio-sondages afin de documenter
la vapeur d’eau atmosphérique, également mesurée
par Megha-Tropiques.
► Une mission qui dépasse largement le seul
cadre de la recherche
C’est en janvier prochain que le radar polarimétrique de
l’IRD sera mis en service et testé, la première campagne
de mesures devant débuter à partir des mois d’avril et
mai 2012, au début de la saison des pluies. Une seconde campagne sera réalisée l’année suivante. Eric-Pascal Zahiri,
l’universitaire ivoirien, et Modeste Kacou, un jeune
doctorant, également Ivoirien, dont il encadre le travail
de thèse que co-dirige Marielle Gosset, ont été invités
par l’IRD à participer à ces campagnes de validation
Megha-Tropiques. Parallèlement, une chercheuse burkinabé,
Pétronille Kafando, du Laboratoire de Physique
Chimie de l’Environnement (LPCE) de l’Université de
Ouagadougou, qui, après avoir fait sa thèse en France,
dirige aujourd’hui une petite équipe structurée autour de
l’utilisation du radar pour la surveillance de l’environnement,
participe également à ce volet du programme franco-
indien. « C’est d’autant plus enthousiasmant que
nous participons activement à la création d’une nouvelle
génération de chercheurs notamment en Côte d’Ivoire »,déclare la chercheuse de l’IRD. De jeunes chercheurs
ivoiriens qui pourtant, on ne le dit pas assez, travaillent
dans des conditions extrêmement difficiles du fait de
l’instabilité politique de leur pays. Or malgré cela, ils restent
très dynamiques, voire moteurs dans les programmes
auxquels ils participent.
« L’essentiel est qu’ils s’approprient la discipline », estime
Marielle Gosset, ce qui n’est pas toujours facile étant
donné les conditions dans lesquelles ils travaillent le plus
souvent. En France par exemple, les étudiants n’ont pas à
se soucier quand ils effectuent une recherche bibliographique,
les universités et les établissements publics de
recherche bénéficiant d’abonnements électroniques négociés
à une multitude de revues scientifiques indispensables.
En revanche, l’accès à la bibliographie représente
un frein pour les étudiants dans la plupart des universités
des pays de l’Afrique de l’Ouest. D’où l’intérêt des mécanismes
et des outils mis en place par un organisme
comme l’IRD, ceux-ci permettant de faire venir en France
des doctorants et de jeunes chercheurs du continent africain.
« Ce qu’on appelle les bourses d’échanges de courte
durée permettent à ces personnes notamment de rester
connectés avec un réseau international et d’être informés
ainsi des dernières avancées dans leur discipline, ce qui
est indispensable ».
Marielle Gosset connaît bien les conditions dans lesquelles
travaillent ses homologues en Afrique. Elle a pu
les apprécier notamment dans le cadre du programme
international AMMA auquel elle a participé durant 6 ans,
en particulier au Bénin. « Les étudiants africains que nous
recevons sont extrêmement demandeurs pour faire de la
science et collaborer avec nous. Cela dit, ils ont toujours
la crainte de ne pas trouver de travail dans leur pays, une
fois la thèse soutenue », observe-t-elle. Ils sont d’autant
plus intéressés par des programmes comme AMMA et
Mégha-Tropiques qu’ils sont confrontés depuis leur plus
jeune âge aux problèmes de la pluie, cette pluie dont les
populations guettent fébrilement l’arrivée, l’eau qui
tombe du ciel se faisant souvent attendre dans ces territoires
de l’Afrique subsaharienne. Parfois même les préci
pitations si désirées ne sont pas au rendez-vous, faisant
alors ressurgir le spectre de la sécheresse. D’autres fois,
ce sont les inondations qui frappent ces populations. Difficile
alors de ne pas se sentir concerné par ces problèmes
récurrents qui conduisent parfois à des catastrophes de
grande ampleur.
► Beaucoup d’applications attendues
Megha-Tropiques est d’autant plus important pour les
populations africaines que le satellite sur lequel repose
toute la mission - même s’il est orienté sur l’étude du climat
- concerne également la météorologie opérationnelle
qui « assimilera » ses données en temps réel, et participe
au programme Global Precipitation Measurement
(GPM), une mission d’initiative nippo-américaine visant
à améliorer l’étude globale des précipitations. Or mesurer
les précipitations est indispensable dans le cadre d’applications
comme le suivi de la sécheresse ou de la végétation,
voire la prévision des inondations. « Nous essayons
dès à présent de réfléchir à un outil spécifique de prévision
des inondations basé sur les données Mégha-Tropiques. Aussi sommes-nous en train de mettre en
place un groupe de travail constitué de scientifiques mais
aussi de personnels opérationnels et de décideurs », explique
Marielle Gosset. Ainsi, en Côte d’Ivoire, c’est un
universitaire travaillant au ministère de l’Environnement,
qui participe à ce groupe de travail alors qu’au Bénin,
c’est un représentant de la Direction Générale de l’Eau,
autrement dit des personnes situées en aval qui se préoccupent
davantage du risque lié à la pluie. Plus généralement,
une communauté scientifique émerge progressivement
autour du risque hydrométéorologique, communauté
qui regroupe en particulier beaucoup de représentants de
l’Inde, du Brésil et de différents pays d’Afrique de
l’Ouest.■
Jean-François Desessard
Journaliste scientifique
Contact : Marielle Gosset
Mieux connaître le cycle de l'eau dans les tropiques
copyright CNES
Telle est la mission du programme Megha-Tropiques,
fruit d’une coopération, la première du genre, entre la
France et l’Inde. Pièce maîtresse de cette mission, son
satellite, placé sur une orbite à 865 kilomètres d’altitude,
avec une inclinaison de 20 ° sur l’équateur, une originalité
grâce à laquelle il revisite fréquemment les régions tropicales,
avec un nombre de passages pouvant aller jusqu’à 6
par jour. A son bord, 4 instruments, parmi lesquels des
instruments micro-ondes, dont la combinaison, qui constitue
une autre originalité de cette mission, va permettre
non seulement d’ausculter les nuages mais de les traverser.
Principal instrument de cette mission, MADRAS, un
radiomètre micro-ondes à balayage conique, fruit d’une
coopération franco-indienne, qui va permettre aux chercheurs
de disposer de mesures des précipitations au sol et
de profils verticaux de ces précipitations, mais également
de données concernant l’eau condensée dans les nuages
sous la forme de liquide et de glace et le contenu intégré
de vapeur d’eau. De son côté, SAPHIR, un sondeur micro©©-ondes à balayage transverse, a pour mission de mesurer,
en condition nuageuse comme en ciel clair, le profil de la
vapeur d’eau dans l’atmosphère de 0 à 12 kilomètres d’altitude.
Grâce à SCARAB, un radiomètre à balayage transverse
et à large bande, visible infrarouge, les chercheurs
pourront disposer de mesures des flux radiatifs qui sortent
au sommet de l’atmosphère, à la fois dans les ondes
longues et courtes. Enfin, le dernier instrument à bord, le
GPS-ROS, qui est un récepteur de radio-occultation, servira
à mesurer les profils de température et de vapeur
d’eau dans l’atmosphère.