Résumé des conférences de Souleymane Bachir Diagne au Collège de France
S. Bachir Diagne © Assemblée nationale
Souleymane Bachir Diagne a donné en décembre 2009 et janvier 2010 une suite de
4 leçons au Collège de France. Il en a, pour la Cade, fait le résumé suivant :
La première conférence, intitulée Bergson et la
pensée de Senghor a insisté sur ce que la philosophie
senghorienne de l’art africain doit à l’intuition
bergsonienne. En effet, Bergson a mis en évidence
la réalité de ce que le poète sénégalais a appelé
une « raison-étreinte » qui entre, pour ainsi dire, en résonance
avec son objet, c’est-à-dire avec la force vitale
qui constitue ce dernier.
Cette raison-étreinte est autre que la « raison
oeil » (comme dit toujours Senghor) qui, elle, tient l’objet
à distance pour le connaître, de l’extérieur en quelque
sorte. La différence entre ces deux modes d’approche
du réel ne saurait pourtant se traduire en une division
de l’humanité entre une civilisation où règne la
pensée logique et des cultures où l’on pense selon une
« loi de participation » souvent indifférente au principe
de contradiction et qui est caractéristique de la mentalité
primitive prélogique.
Ce point de vue, qui a été soutenu par Lévy-Bruhl avant
d’être finalement rejeté par lui, n’est pas celui de Senghor.
Celui-ci, en bergsonien, quoi qu’en disent ses critiques,
et pour le dire dans les mots de Lévinas (parlant
du Lévy-Bruhl revenu justement de ses premières thèses
sur la mentalité primitive) n’a pas opposé « deux âmes »
mais « deux profondeurs de l’âme » lorsqu’il a parlé de
la différence entre émotion et raison.
La seconde conférence, consacrée à une réflexion sur
la pensée politique de Senghor fut intitulée L. S. Senghor
et la philosophie du socialisme africain. Après un
rappel de l’engagement socialiste du futur président
sénégalais dès ses premières années d’études en France
et le rôle joué par son ami Georges
Pompidou dans cet engagement,
le propos a été consacré à
l’exposé de la doctrine senghorienne
d’une voie africaine originale
du socialisme. Senghor a
construit sa philosophie du socialisme sur la rencontre
entre Marx et une tradition africaine faite de philosophie
vitaliste et de communautarisme. Plus précisément entre
cette tradition et la pensée de celui qu’il est convenu
d’appeler « le jeune Marx », le Marx des Manuscrits de
44, que Senghor découvre juste après la guerre, en
même temps qu’il découvre la pensée de Pierre Teilhard
de Chardin. « L. S. Senghor et la philosophie du socialisme
africain » a donc examiné cette rencontre entre
l’Afrique, « le jeune » Marx, les vitalismes de Bergson
et de Teilhard de Chardin, telle qu’elle a été organisée
par Senghor en une doctrine de la voie africaine du socialisme.
La troisième conférence a porté sur le sujet suivant :
Bergson et la philosophie iqbalienne de l’ijtihad. Elle
a mis en évidence l’influence profonde que la philosophie
bergsonienne en général, celle de l’individuation et
celle du temps comme durée, a exercé sur le projet iqbalien
d’une « Reconstruction de la pensée religieuse de
l’Islam », pour reprendre le titre de l’ouvrage majeur, en
prose, du philosophe et poète indien.
Reconstruire la pensée islamique, pour Iqbal, signifie
avant tout restituer cette religion à son principe de mouvement
afin de la sortir de la pétrification intellectuelle
qu’elle connaît depuis le treizième siècle. Il s’agit donc
de la reconstruire comme philosophie de l’individu qui se constitue et s’affirme comme tel dans et par l’action
de transformer un monde lui-même ouvert.
Comprendre que la vie est innovation et changement
c’est retrouver, selon Iqbal, avec la vraie cosmologie coranique
qui est celle d’une émergence continue, le véritable
sens de cet « effort d’adaptation », continue à la
poussée vitale qui est la signification profonde de
l’ « ijtihad ». Ce terme, que l’on confine en général au
seul cadre de la jurisprudence et à sa signification technique
d’effort d’interprétation, est donc plus largement
synonyme, chez Iqbal, d’un principe de mouvement avec
lequel il est nécessaire, aujourd’hui, que l’islam renoue.
Fallait-il, dans le but que voilà, que les musulmans indiens
en vinssent, sous l’inspiration d’Iqbal entre autres,
à la séparation qui a donné naissance au Pakistan et au
Bangladesh afin de mettre en oeuvre, en toute autonomie,
cet « ijtihad » ? C’est une question qui fut posée et débattue
durant la conférence.
La quatrième conférence fut intitulée Leibniz, Bergson,
Iqbal et le « fatum mahometanum ». Il fut d’abord
rappelé que la démarche du philosophe Leibniz (1646-
1716), pour se défendre d’avoir produit un système où
règne un nécessitarisme aveugle, a consisté à contraster
son idée de la Providence ou fatum christianum avec le
destin stoïcien et surtout avec le « destin à la turque
» (fatum mahometanum) fondé, dit-il, sur l’usage de
la « raison paresseuse » pour laquelle tout est déjà prédéterminé,
ou « écrit ». L’examen de la réflexion théologique
et philosophique, dans le monde de l’islam, de la
notion de destin a mené ensuite à l’examen de la manière
dont Iqbal dénonce le fatalisme comme fondé sur une
philosophie du temps qui pense celui-ci comme un cadre
que l’on peut prolonger en un « futur » dont on affirme
alors qu’il est connu de Dieu. A cette conception il oppose
la durée bergsonienne pour conclure que la question
de savoir si Dieu connaît le futur qui donc est prédéterminé
est un faux problème puisqu’ultimement « il n’y a
rien à connaître ». ■